Dedans

Il ne faudrait plus jamais sortir. Jamais. Trouver des parades au quotidien, se récréer un monde. Un monde sans danger, où la vie serait éternelle. C’était la décision qu’elles avaient prises quelques mois après s’être rencontrées. Elles avaient parlé et cela s’était imposé à elles. Elles s’étaient trouvées, et pour ne pas se perdre, jamais, il faudrait rester ensemble. Sans les autres. Les autres étaient des risques potentiels. Tous, sans exception. Même le livreur qui venait leur apporter les courses qu’elles commandaient sur internet une fois aux deux semaines. À travers la porte, elles lui avaient demandé de déposer les courses sur le palier, et de récupérer l’enveloppe qu’elles laissaient glisser au sol. Elles n’osaient pas lui montrer qu’elles prendraient les sacs de course avec des gants, et laveraient tous les emballages, un à un. Aucun microbe ne devait les fragiliser. Aucune maladie ne devait écourter leurs vies. Elles devaient vivre le plus longtemps, ensemble. Ce ne devait jamais prendre fin. Ou alors, très très vieilles, plus tard, bien plus tard. Quand leur longue journée de soleil aurait pris fin. Il fallait être folles pour rester enfermées de la sorte. C’est ce que leur entourage se disait. Il fallait être folles, et ne pas aimer la vie. Pourtant la vie, elles la dévoraient. Elles étaient en plein dedans. Et c’était justement pour vivre qu’elles ne devaient plus prendre de risque. Évidemment, ça n’avait pas toujours été comme ça. Il avait bien fallu qu’elles se rencontrent pour ne plus jamais vouloir se quitter. C’était un soir, comme un autre. Belgique, c’était son nom, était bien trop soule pour s’en souvenir. Sa mère venait de mourir d’un long et douloureux cancer. Elle oubliait son désespoir, et l’image de son père, cet amoureux déchu, dans une quantité inimaginable de Martini. Il y avait toujours des gens pour l’accueillir. Des amis, des inconnus. Elle était de toutes les fêtes, quand son coeur, lui, était en deuil. Ses compagnons de beuverie, aussi soûls qu’elle, remarquaient bien peu le chagrin que l’alcool servait à effacer. Mais ce soir-là, Dhalia n’avait rien bu d’autre que de l’eau agrémentée de quelques tranches de citron. Elle soignait une infection à l’aide d’antibiotiques. Quand un gâteau d’anniversaire, illuminé de 23 bougies, traversa la salle obscure, Dhalia remarqua la peau translucide de Belgique. Elle pensa aussitôt, ‘Qui voit ses veines voit ma peine’, pensant à l’amour immédiat qui venait de l’envahir pour cette petite jeune femme aux traits anguleux. Et quand Belgique alluma une cigarette, Dhalia remarqua ses doigts fins et pointus. C’était sûr, c’était des doigts pour arracher la peau, creuser un thorax, et s’emparer du coeur fragile de Dhalia. Mais cette dernière ne put s’empêcher de proposer à Belgique de la raccompagner. Elle la déposerait devant chez elle, comme une fille de bonne famille, promis. Belgique lui dit qu’il fallait être bien naïve pour croire qu’on ne profiterait pas de son état. Elle était tout autant consciente de sa beauté que de son ébriété. Pourtant, elle accepta la proposition. En chemin, elles s’arrêtèrent au bord de la route, descendirent de la voiture, et s’allongèrent dans un champ de blés. Belgique se laissa dévorer par Dhalia en regardant les étoiles. À la fin, elle se contenta de dire dans un murmure ‘ Je suis dans le champ, et dans les étoiles à la fois. Comment cela pourrait bien se finir?’ Elle disait cela, alors que ça ne faisait que commencer. Elles se virent de plus en plus régulièrement, chacune d’elles ayant la peur accrochée au bas ventre à chaque nouvelle rencontre. La peur que l’autre ne lui dise ‘ Tu sais, j’ai bien réfléchi, je ne vois pas où ça nous mène. Arrêtons-nous.’ Elles avaient peur car au fond, elles y pensaient aussi. Quelques minutes, après s’être quittées, chacune d’elle se disait ‘ La prochaine fois, je le lui dis. Ça ne peut pas durer. Elle est bien trop décalée de la réalité.’ Ignorante de ce que son amante pensait de son bord. Les jours passaient, et au moment de se revoir à nouveau, l’attente du moment avait créé une excitation, une adrénaline, elles n’avaient cessé de rêver l’une de l’autre, et alors, tout était oublié. Seule la peur que l’autre veuille s’enfuir restait. Jusqu’à la prochaine fois. Des mois s’écoulèrent ainsi, jusqu’à ce que Dhalia fut mise à la porte de son appartement par un nouveau propriétaire qui souhaitait louer l’appartement à de la parenté. Elle ne fit pas l’effort de chercher une nouvelle place où vivre. Elles l’avaient toutes deux compris, c’était le moment de vivre ensemble. Se rapprocher un peu plus. Alors que la fascination de l’autre s’estompe généralement avec le temps, pour laisser place à une habitude parsemée de rares moments de lumière, Dhalia et Belgique s’aimaient chaque jour plus fort. Elles dormaient de moins en moins, pour passer plus de temps à se regarder. Il fallait s’apprendre par coeur, au cas où la vue de Dhalia baissait trop rapidement. La peur de se perdre n’avait jamais véritablement éclos. Elle avait toujours été là. Le temps qui passait ne faisait qu’exacerber cette peur, puisque, plus elles se connaissaient, plus elles tenaient l’une à l’autre et moins elles voulaient se perdre. D’après leurs amis, elles étaient prises dans un piège qu’elles avaient elles-même créé. Selon elles, c’était une chance extraordinaire de s’être rencontrées. Quel couple pouvait prétendre à un amour exponentiel, que chaque minute auprès de l’autre faisait grandir? Autour d’elle, aucun. C’était la raison pour laquelle les gens les enviaient. Il fallait se méfier des envieux, les éloigner d’elles, ou ils finiraient par leur causer du tort. Petit à petit, elles se détachèrent de chacun de leurs amis. De toutes manières, avaient-elles vraiment besoin d’amis? Elles s’avaient l’une l’autre, amies, soeurs, amantes. Le besoin d’avoir d’autres personnes dans leur vie s’était effacé. Et les jours s’écoulaient ainsi. Jusqu’à ce que le père de Belgique mette fin à ses jours. En rentrant de l’enterrement, Belgique fit savoir que les derniers mois de son père avaient été terriblement tragiques. Que sa vie solaire auprès de la femme qu’il aimait tant s’était vue détruite par la perte et l’absence de celle-ci. Elle dit à Dhalia ‘ Est-ce qu’un si grand malheur est le prix à payer pour tant de bonheur? Moi, je ne veux pas. C’est comme si le bonheur avait été le plat principal, et le malheur son dessert. Moi, je n’ai jamais aimé les desserts.’ Dhalia abondait dans son sens. Il était hors de question que l’une d’elles connaisse un si grand malheur. Ensemble, elles décidèrent qu’elles ne prendraient que le bonheur et la joie d’être réunies, tout au long de leurs vies. Elles firent toutes sortes de plans pour sortir toutes les causes de potentiel malheur de leurs vies. Mais la source du plus grand malheur était en fait la peur de se perdre un jour. Et si l’une d’elles attrapait une maladie, ou se faisait frapper par une voiture? Sans compter l’éventualité de rencontrer une autre personne, avec qui ce ne serait pas aussi intense, mais justement plus simple. Elles passèrent des nuits entières sans dormir à parler de la situation. Se mettre à l’abri, se protéger, était devenu leur préoccupation immédiate et constante. Au bout d’une semaine, entre chien et loup, la solution leur apparût comme un miracle. Elles trouveraient des alternatives à tout le quotidien. Dhalia pourrait travailler de la maison. Elles se feraient livrer des livres, et de quoi manger directement chez elles. Elles ne s’ennuieraient jamais, puisqu’elles seraient ensemble. Oui, la solution était aussi simple que ça. Il ne faudrait plus jamais sortir. Jamais.

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