Stupeur et sous-vêtements

Il y a trois ans, personne ne savait que j’étais lesbienne. Même pas moi. Comment aurais-je pu m’en douter? J’avais été amoureuse du même garçon pendant toute mon adolescence et nous avions fini par ‘faire l’amour’. Plus exactement, nous avions fini par nous déshabiller dans sa chambre beige et bleue, aux murs décorés d’affiches de chanteurs de rap. Dans son lit recouvert d’un drap aux motifs de voitures de course, il avait péniblement essayé d’enfiler un condom. Malgré tous les bruits de couloirs que j’avais entendus sur lui pendant les dernières années, il devenait évident que la coqueluche de l’école était aussi inexpérimentée que moi. J’avais réussi à retenir mon rire de malaise, et il avait décidé de me pénétrer sans protection. Cela m’importait bien peu, puisque nous étions visiblement vierges tous les deux. Il avait donc décidé de s’insérer en moi, comme ça, sans plus d’artifice ou de mise en contexte. Ça ne me paraissait pas si décalé que ça. Je n’avais jamais vu de films érotiques de ma vie, et la notion de préliminaires m’était aussi étrangère qu’à lui. Ce fut une première fois laborieuse, dont aucun de nous deux ne se vantât par la suite. De cette expérience, je retins simplement que l’acte d’amour à propos duquel tout le monde était tout énervé était un procédé presque aussi froid et mécanique qu’une inspection de la bouche par ma dentiste. Des ouvertures, des fermetures, des bruits qui dérangent, un peu de sang, l’envie que l’outil sorte de mon corps au plus vite et dans l’ensemble, une sensation pas si agréable. Pourtant, en sortant, une satisfaction de l’avoir fait, d’y avoir été, même si beaucoup en ont peur. Dans les mois qui suivirent, l’esthète post-pubère et moi décidâmes d’essayer de nous entraîner ensemble. Comment un acte si légendaire pouvait être aussi ordinaire. Quand chacun de nous rejoint l’université de son choix, nous étions devenus de bon amis, et des amants complices. Mes sentiments amoureux s’étaient dissipés dans la déception systématique de nos ébats. J’étais très à l’aise avec mon corps, la sexualité m’était moins douloureuse, mais je ne parvenais pas encore à prendre de plaisir autre que celui du moment partagé avec une personne que j’appréciais beaucoup.

Il y a trois ans donc, je quittais mon village et la maison familiale pour rejoindre les bancs de l’université et un petit appartement urbain mais confortable, et surtout, pour faire connaissance avec le reste du monde. Je me sentais comme une athlète préparée pour le marathon, et durant ma première année d’études, il n’y eut pas une fin de semaine, une fête, une période de révisions, qui me vit revenir seule chez moi. Je plaisais aux hommes, et je m’en délectais. J’aimais les ramener chez moi, leur faire plaisir, et attendre qu’à leur tour, ils me procurent cette même jouissance. J’étais la belle au corps dormant, qui attendait qu’un prince se démarque de tous ces vaillants mais incapables chevaliers, pour réveiller mon désir. À la fin de l’année, je ramenais chez moi un étudiant en doctorat, qui nous donnait des cours et que j’avais remarqué immédiatement. Il n’avait accepté que nous ayons une liaison qu’à une seule condition : que l’année scolaire soit finie. Il ne se pensait pas être capable de dissocier le plaisir que je lui procurerai de la note qu’il mettrait sur ma copie. Quand mon passage dans la classe supérieure fut assuré, il s’invita à passer une nuit chez moi. Je connaissais mes gestes par coeur, j’étais réglée comme du papier à musique, et personne ne s’en était plaint. Mais lui, cet homme un peu plus âgé que moi et mes précédents amants, me demanda de rester en sous-vêtements (j’avais évidemment mis de la lingerie noire en dentelle), et m’indiqua que cela lui ferait très plaisir si, pour commencer, je me donnais du plaisir à moi. J’ai mis un certain temps à comprendre ce qu’il voulait dire. Étrangement, avec tous les hommes qui étaient passés dans mes draps sans succès, je n’avais jamais pensé à essayer de remédier au problème moi-même. Après avoir bu quelques verres de vin, j’accédais à sa demande. Je me rappelais les nombreuses fois où je m’étais laissée toucher et caresser, en pensant tristement ‘Non, plutôt comme ça’, ou ‘Ce serait mieux juste un peu plus haut, plus vite, plus dur’. Là, je pouvais penser, et agir en fonction En quelques minutes, sous les yeux ébahis de mon ancien professeur, je jouis pour la toute première fois. Cette vision avait fasciné mon doctorant, et nous entretînmes une relation basée exclusivement sur le plaisir mutuel pendant tout le reste de l’été.

En début de seconde année, je délaissais ma chambre pour les couloirs de la bibliothèque universitaire. Là, assis à la même table chaque semaine, je revoyais le même jeune homme. Le visage fin, les cheveux lisses, les yeux clairs et la mâchoire douce, il avait gagné mon coeur. Nos regards s’échangeaient régulièrement, sans qu’aucun de nous ne viennent s’adresser à l’autre. Enfin, lors d’une soirée universitaire, dans un bar moite et obscur, je le croisais, entouré d’une bande de filles. Quelle fille n’aurait pas voulu de ce jeune premier, assez consciencieux pour passer plusieurs de ses après-midi à étudier? Quand il m’aperçut, il glissa un mot à la fille à ses côtés, et quitta son groupe pour venir me rejoindre. Il me tendit la main pour m’inviter à danser. Mon prince existerait-il donc? Dès la première danse, il m’embrassa la nuque, puis la bouche. Enfin, je ressentais un désir violent. J’aurais souhaité l’amener dans les toilettes des filles, mordre ses lèvres charnues, griffer son torse. Au lieu de quoi, je lui proposais de venir chez moi. Il accepta d’un signe de tête, enfila sa veste en cuir, et moins de dix minutes plus tard, nous étions dans mon petit studio. Nous n’avions presque rien dit. Sa voix, je l’avais à peine entendue. Elle était rauque et teintée d’un léger accent du Sud de la France. Il me déshabilla d’abord, contrôlant mes mouvements pour que je ne puisse pas accéder à la fermeture de son pantalon. Sur mon canapé-lit, même pas déplié, je me laissais dévorer. Jamais aucun autre garçon n’avait pris l’initiative de manger mon corps, comme si j’étais sa pâtisserie préférée. Avant lui, j’avais toujours eu l’impression d’être un yaourt. Un bon yaourt, mais qu’on ne mangeait pas avec une gourmandise démesurée. Je n’avais plus qu’une envie, le déshabiller, et qu’il vienne en moi pendant des heures. Je me précipitais sur sa chemise. Après l’avoir déboutonnée, je constatais que mon jeune garçon de la bibliothèque était en fait une jeune fille très androgyne. Sa petite poitrine n’était maintenue par aucun soutien-gorge. Je regardais à nouveau son visage. Des heures à l’observer étudier, et jamais je n’avais vu qu’il n’y avait pas de boule dans son cou. À mon plaisir intense suivit alors un certain sentiment de malaise. Je me sentais stupide. Plus tard, j’appris qu’elle savait depuis le début que je pensais qu’elle était un garçon, et qu’elle avait joué de ça. Mais sur le moment, je n’osais rien dire. Je fis rapidement le point dans ma tête. Oui, c’était une fille et jamais, jamais je n’aurai pensé être attirée par une fille, en tout cas, certainement pas au point d’avoir une relation sexuelle avec elle. Non, je ne savais sûrement pas comment m’y prendre, mais j’étais devenue experte dans le fait de me donner du plaisir seule, cela ne devrait pas être bien différent. C’était une fille certes, mais j’avais déjà jouit dans sa bouche et elle s’en était délectée. Ç’aurait été assez malvenu de la mettre à la porte à ce moment-là. Je décidais donc de tenter l’expérience. Après tout, pourquoi ne pas essayer? Elle était maintenant en culotte. Une sorte de boxer que j’avais déjà vu sur les garçons qui étaient venus ici. Elle me dit que je n’étais pas obligée de faire quelque chose de son corps. Sans raison particulière, j’y tenais. Je n’aurais certainement pas d’autres occasions d’être déjà autant avancée avec une autre fille qui me ferait autant d’effet. Je me lançais donc, un peu maladroite, mais de bonne volonté. Cette fois, je n’étais plus chez le dentiste. J’en étais devenue un, à ouvrir et fermer ses lèvres, m’y introduire, explorer ses muqueuses. Et cela n’a pas été si désagréable. Elle quittait mon appartement avant que le jour ne se lève. En se recroisant dans les couloirs de l’université, il était évident qu’une énergie spéciale et unique circulait entre nous. Durant ma deuxième année, je passais la plupart de mes nuits avec elle. Jamais je ne me dis que j’étais peut-être lesbienne. Il n’y avait qu’elle qui m’attirait, et elle m’avait plu alors que je l’avais prise pour un homme. Je ne me préoccupais pas du fait que mon désir pour elle était plus important que toutes les bribes de désir que j’avais pu ressentir pour tous les hommes que j’avais connus. Je ne mettais pas de mot sur ma jalousie si elle venait à passer la nuit avec une autre fille. Car non, nous n’étions pas un couple, et elle pouvait bien faire sa vie, puisque que moi, je n’étais pas lesbienne et je ne pouvais pas lui promettre d’avenir. Je n’acceptais pas non plus cette tristesse qui m’avait envahie lorsque, à la fin de la deuxième année d’université, elle me fit savoir que nous ne pouvions plus nous voir. Qu’elle avait rencontré quelqu’une. Que si je lui disais, maintenant, tout de suite, que finalement je voulais essayer ça, être en relation avec elle; si je lui disais que moi aussi, j’étais amoureuse d’elle, alors elle laisserait sa rencontre de côté. C’était un dernier appel avant de me dire adieu. Je préférai ne pas l’entendre. Cet été-là, elle quittait la ville pour aller faire sa maîtrise dans une autre université. Nous ne nous revîmes plus jamais.

En début de troisième année, je décidai de reprendre ce que je connaissais. Je sortis à nouveau dans tous les bars de la ville. Je revoyais des anciens amants. Parfois, je les ramenais chez moi. Leurs baisers avaient un goût de papier mâché. Ma salive irritait la fine peau de leur sexe. Bientôt, il n’y eut plus jamais de moments de plaisir dans les bras de ces inconnus. Je me rendais à la semi-évidence: il fallait que je la remplace. Dans un restaurant à tapas où je sortais avec des amis, je remarquais la serveuse, nuque dégagée, pas de hanche, et mâchoire apparente. Il y avait quelques traits en commun. Après quelques oeillades, je décidai d’attendre la fin de son service. Mon corps tout imbibé de bières, je la raccompagnais chez elle. Elle me fit monter un petit escalier, et nous entrâmes dans un appartement sous les toits de l’immeuble.  Elle voulait prendre un dernier verre, faire connaissance. Je refusais. Un verre de plus, et je n’étais plus capable de rien. De toutes manières, ce n’était pas faire connaissance dont j’avais besoin. J’allais me rafraîchir le visage dans sa salle de bains, me rincer la bouche et boire un peu d’eau pour avoir assez de salive. En sortant, je la trouvais en sous-vêtements sur son sofa. Je ne pus retenir un gémissement de stupeur. Je mis ma main devant ma bouche, mais il était sorti. La serveuse ne comprit pas mon étonnement. J’enfilais ma veste et sortais en courant. C’est dans le taxi que je compris que ses dessous en dentelle avaient brusqué mon imaginaire. Pas son corps, non. La manière de l’accessoiriser dans de la dentelle. Inconsciemment, je l’avais choisie androgyne pour ne pas me retrouver face à une image trop évidente de femme. Le matin, en me réveillant, j’avais la gueule de bois. Je repensais à l’incident de la veille. À la serveuse que j’avais laissée à moitié nue dans son salon, sans plus d’explications. Je me sentais terriblement mal. Mal d’avoir agi ainsi, mal d’avoir pensé que les autres femmes, parce qu’elles n’avaient pas mes formes, parce qu’elles ne portaient pas de jupe, ne pouvaient pas ressentir l’envie d’exprimer leur féminité à un endroit. Les jours passaient et je ne pouvais m’empêcher de repenser à la serveuse. Je la revoyais, dans son ensemble assorti. Plus j’y pensais, plus je la trouvais attirante. Je ne pensais plus aux bouts de tissu qui étaient la cause de ma fuite, mais à la texture de sa peau, à ses tétons que l’on voyait au travers. Quand je retournais au restaurant, je l’observais d’abord à travers la vitre. Elle portait un chemisier légèrement ouvert qui laissait apparaître son décolleté, et un mini short avec des collants noirs un peu transparents. À ses oreilles pendaient de fines boucles en argent. Je la trouvais belle. Ma fuite impromptue me paraissait une erreur terrible. Pas autant que de ne jamais avoir retenu mon premier amour et de l’avoir laissée partir avec une autre, mais pas loin. Je m’imaginais rentrer à nouveau avec elle. La ramener chez moi, lui faire l’amour. Mais surtout, je m’imaginais me réveiller avec elle, aller marcher, lui prendre la main pour traverser la rue, et ne plus la lâcher. Elle se retourna vers moi. À travers la vitre, nos regards se croisèrent. Mon ventre se noua. À ce moment-là, j’ai su.

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