De l’illusion d’être ensemble

On semble errer dans les allées du centre commercial. Tous les deux à tes trousses, avec ton envie pressante. Tu lèves les yeux au dessus d’un panneau affichant le symbole d’un homme, et celui d’une femme. Tu t’exclames d’un enfin! de circonstances avant de t’adresser à nous  -C’est pas mixte. T’as envie, toi, Léo? Il fait non d’un signe de tête.  –Anaïs? Je dois dire oui. Je le sais, il faut que je dise oui. Le mot a du mal à sortir, alors, comme Léo, je te donnes ma réponse d’un signe de tête. – Super. T’as qu’à venir avec moi. Tu nous attends dehors, Léo?  Dehors, à l’extérieur du centre commercial. Allez, va fumer une cigarette sur le parking, gentil et doux Léo. Puis prends la caisse tant qu’à faire. Va t’en faire le tour du pâté de maisons, trouver de l’essence. Mets de la distance. Ce n’est pas moi qui le dit. Ni elle. En fait, personne ne le dit, mais j’entends le ton de sa voix. Ses sourcils qui se lèvent, se voulant persuasifs. C’est entendu. Léo nous attendra dehors.

En arrivant dans les toilettes publiques, Elsa pousse toutes les portes pour s’assurer que personne d’autre que nous n’est présent. Je croise mon reflet dans le miroir. J’ai les joues rouges. Le secret ressort par mes pores, pour m’empêcher d’imploser. Je veux passer un filet d’eau fraîche sur mon visage. Elsa me prend la main et me tire dans la grande cabine des toilettes handicapées. Elle dit, comme toujours – Dépêche, on n’ a pas cent ans.

On n’a pas cent ans, on en a vingt-sept. On pourrait avoir encore une jolie vie ensemble, il nous reste du temps. Mais pour l’instant, non. Nous sommes pressées. Tu es pressée, belle Elsa. Tu barres la porte et enfonces profondément ta langue dans ma bouche. J’avais à peine eu le temps de l’ouvrir, ta salive atterrit sur mon menton. Tu n’entends pas le – Attends. qui partira avec la chasse d’eau. Tu es trop occupée à enlever ton chandail. L’urgence de sentir tes seins dans ma bouche. Comme la première fois, quand tu avais dit – Moi, ça ne me fait rien les seins; peut-être que je n’en ai pas assez. Avant de gémir doucement au contact de ma langue sur tes mamelons. Alors au son de la radio du centre commercial, je les engloutis, tes seins que j’ai tant admirés. En quelques mois d’aventures, au gré des endroits cachés, je les ai vus tomber, se ramollir. Tu te laisses embrasser en te contorsionnant pour enlever ta culotte de sous ta jupe.  D’un geste maladroit, tu la laisses tomber dans la cuvette. Tu dis, comme dans la même phrase – Merde quelle conne prends moi je veux sentir tes doigts en moi. Je m’exécute. Tu étouffes tes cris, ta bouche contre ma nuque, puis me colle contre le mur. Je sais ce qui s’en vient. Je le sais, car c’est ce que tu préfères. Je t’ai vue plus tôt dans la journée, manger ta crème glacée en me regardant droit dans les yeux. Lui, non. Enfin, si, il l’a vu bien sûr, comment ne pas te voir ? Quand tu allumes ton monde, c’est l’espace tout autour de toi qui prend feu. Il l’ a vu, et il a cru que c’était pour lui que tu faisais ça. D’ailleurs, peut-être que c’était pour lui. Comment pourrais-je le savoir. Depuis des mois, que la situation reste la même, ce doit sans doute être moi qui me fais des idées. Léo est peut-être ton complice, ce serait une entente entre vous. Pourtant, au début, j’y croyais. Je ne me rappelle pas vraiment comment tout cela a commencé. Se rencontrer à l’université, devenir amies, me proposer de travailler dans ton restaurant la fin de semaine, fermer et rester encore des heures, jusque tard dans la nuit, en comptant nos caisses et volant quelques verres de Merlot. Un baiser mal placé, l’atterrissage raté d’une bise amicale. Et puis la suite. Comment tout s’est enchaîné pour que nous en arrivions là, à mal baiser dans les toilettes handicapées d’un centre commercial, en cachette de ton copain que tu ne quitteras sans doute jamais? Je ne saurais le dire. Où sont-elles, nos étreintes effrénées, nos nuits sirupeuses? Où sont-ils, nos désirs violents, nos corps impatients, nos sourires complices? Et nos promesses? Alors c’était ça s’aimer. C’était ça t’aimer, Elsa? Tu t’agenouilles sur le carrelage sale, ta bouche à la hauteur de mon gouffre béant. Tant mieux, tu ne vois pas mes larmes couler sur tes cheveux. Je voudrais pouvoir prendre ton visage dans mes mains. Le lever vers le mien. Les confronter. Et te montrer comme tout ça ne vaut plus ma peine. Mais je reste les bras ballants. Tu prends sûrement mon hoquètement pour une jouissance contenue. Alors tu refermes mon pantalon et ramasses ton chandail à terre. J’essuie mon visage sans que tu ne m’aperçoives. En regardant dans la cuvette le cadavre noyé de ta culotte tu dis – Tant pis, y a juste nous qui saurons que j’en ai pas. Tu ris bêtement et ouvre finalement la porte. Une vieille dame  entre se laver les mains près de toi. Tu dis – Allez, grouille. On n’a pas que ça à faire. Je réponds, en m’enfermant – Vas-y toi. Moi j’ai vraiment envie. M’attends pas. Tu diras à Léo que je me suis sentie mal.

J’entends ton pas quitter la pièce, sans réponse. Je reste quelques minutes dans la toilette sans rien faire, avant que la vieille dame ne m’interpelle à travers la porte – Vous avez bientôt fini, mademoiselle? Ce sont des toilettes handicapées. Je voudrais lui répondre que je suis un handicapée, qu’on vient de m’arracher un peu de mon coeur. Mais ce serait trop long à expliquer. Elle me prendrait pour la folle que je suis sûrement, de t’aimer toi, Elsa. Alors je tire la chasse en regardant ta culotte disparaître dans le néant. Je sors vous rejoindre après m’être lavé les mains. Dommage, le savon ne lave pas les illusions.

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