Ponctuée

Elles avaient rendez-vous à dix-huit heures, mais Julie était entrée dans le café à quinze heures. Elle était arrivée en avance de peur d’être en retard. Un peu trop peut-être. Cela importait peu, elle avait tout son temps. Elle attendait ce rendez-vous depuis ce qui lui semblait une éternité. Pas seulement aujourd’hui. Le reste du temps, elle le passait à attendre ce rendez-vous. Il n’aurait pu ne jamais arriver. Mais Sarah avait fini par appeler.

Sarah.

Trois cafés, un Cherry-cola ( le seul café de la ville où il était encore possible d’en consommer après la frénésie de ses jeunes années), un cappuccino. Quelques pages du Elle, pour faire semblant. Se donner une contenance. Douze cigarettes.

Sarah.

Elle ne savait pas pourquoi Sarah lui avait demandé de se rendre ici, dans leur café. Mais puisque c’était ici, dans leur café, c’était sans aucun doute pour rendre enfin cette histoire possible.

Leur histoire.

Quatre ongles rongés, deux au vernis presque complètement enlevé. Sous l’index de la main droite, un peu de sang. Le sien. Celui de son crâne qu’elle se grattait frénétiquement quand elle attendait.Et attendre, elle ne faisait que ça. A s’en arracher le cuir. Elle avait envie de passer les mains rapidement dans ses cheveux pour faire tomber sur la table noire du café toutes les petites peaux blanches, impatientes de quitter son crâne. Elle se retenait. Ça n’aurait pas fait propre pour Sarah.

Sarah. Elle n’allait plus tarder.

Quand elle s’assoit en face d’elle, Sarah ne sourit pas vraiment. C’est la première chose que Julie remarque. Pas les quelques kilos pris pendant ces années, pas les cheveux teints pour cacher les racines, pas les bijoux en argent changés pour des bijoux en or. Non, Julie ne remarque pas l’or.

Alors Sarah le lui montre.

– Je vais me marier Julie. Demain. Je voulais que tu le saches.

Julie regarde le diamant, qui brille sous les lampes de leur café. C’est sûr, elle n’aurait pas pu lui payer un si gros diamant. Julie voudrait sourire, se réjouir. Mais à cet instant, elle ne ressent aucune joie.

– Demain, je ne suis pas disponible. Tu me préviens un peu tard.

-Je ne t’invite pas, Julie.

Bien sûr. Julie le sait bien. Elle n’a simplement rien trouvé d’autre à répondre.

-Alors, pourquoi est-ce-que tu me le dis?

-Pour que tu le saches.

Julie est malheureuse. Mais elle ne pleure pas. Pas qu’elle ne veut pas pleurer, elle n’y arrive simplement pas. Elle laisse sa main sur la table. Peut-être que Sarah la prendra dans la sienne, pour la consoler, la réconforter, et alors, en touchant sa peau, le grain de sa peau qu’elle disait tant aimer, elle comprendrait qu’elle devait tout annuler. Ou non, ne rien annuler. Se marier toujours, demain. Mais avec, elle, Julie.

-Julie, ça doit s’arrêter. Tu dois arrêter. J’ai essayé de te le faire comprendre, de te le dire, mais je ne sais pas quoi faire de plus. A titre informatif, je te le dis. Je me marie demain. Tu ne dois plus m’écrire, tu ne dois plus m’appeler. Je passe officiellement à autre chose.

Julie ne la regarde pas. Elle hésite à partir, pour ne pas entendre ce que Sarah lui dit. Le simple fait d’avoir Sarah en face d’elle la retient finalement dans le café.

-Tu comprends, Julie? Ça s’arrête là. C’est la fin ce soir. Tu comprends?

-Alors c’est fini? Cette vie en pointillés,ces…

Elle ne trouve pas ses mots. Les pointillés est la seule image qui lui vient.

-Il n’y a jamais eu de pointillés entre toi et moi. C’était… une parenthèse, si ce genre de métaphore te parle.

Une parenthèse. Julie pense à son clavier d’ordinateur sur lequel elle a tapé tant de mots pour Sarah. Sur son clavier, la parenthèse qui ferme est sur la même touche que le zéro. Le néant entier rassemblé sur la même touche.

-Tu disais qu’on s’était connues trop jeunes, que c’était une histoire de temps.

-J’avais quinze ans, Julie! Merde, on était des gamines.

Sarah a levé la voix. Elle a toujours eu du mal à garder son sang-froid. Le couple de la table à côté s’est tourné vers elles. Sarah leur fait un signe pour leur dire que tout va bien. Julie voudrait leur faire un signe pour leur dire que tout va mal.

-Je vais avoir trente ans cette année, Julie. Et toi, quoi, trente deux?

-Trois.

Le tremblement dans sa voix n’a pas touché Sarah.

-J’étais une enfant. Je comprenais à peine que j’aimais les filles. J’ai peut-être dit des choses au-delà de ma pensée mais enfin, Julie… Ça fait des années que je sais qu’on ne fera pas notre vie ensemble.

-Merci de me prévenir quinze ans après.

Sarah n’a pas touché son café, commandé rapidement. Elle n’a pas le temps. Elle se marie demain.

Sa vie l’attend, hors du café. Elle prend sa veste et met son sac sur son épaule.

-Tu ne peux pas continuer ta vie comme ça, Julie. Je te souhaite d’essayer d’être heureuse.

Elle est partie d’un pas pressé.

Julie rentre chez elle. Sarah a raison, comme toujours. C’est vrai, elle ne peut pas continuer sa vie.

Julie l’a bien appris, le point final se met après la parenthèse.

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