ENTRETIEN D’ÉBAUCHES – Intégral

1. JULIA 

Julia face

À cinq dans une voiture cinq places, on est toujours trop serrées. On est toujours trop. J’en laisserai bien une au bord de la route, mais ça ferait un effet de domino que je suis pas prête à assumer. Alors je me la ferme, et je conduis. J’essaie d’écouter la musique. Me concentrer sur les mélodies, les paroles, qui me font un peu oublier à quel point je regrette d’avoir accepté ce trajet-là.C’était pourtant pas si compliqué de lui dire simplement, sans se fâcher « Non, désolée, Emi. Je peux pas demain. Tu vas devoir te débrouiller autrement. Mais je te souhaite vraiment bonne chance. » J’aurais sûrement pu dire ça, oui. Mais je n’aurais pas pu m’empêcher d’ajouter «  Et puis tu peux pas voir avec des amis de Clothilde? J’imagine qu’elle a des amis super cool qui ont une voiture. Ah non, pardon. C’est vrai. Elle est trop cool pour ça. Ils ne se déplacent qu’à vélo, eux. » Ça n’aurait évidemment pas contribué à la bonne ambiance dans la voiture. De toutes manières, ça ne sert à rien que je dise quoique ce soit contre Clothilde. Je ne la connais même pas. Finalement, elle ne m’a rien fait, elle. Je doute même qu’elle savait qu’Emilie était en couple quand elles se sont rencontrées. Mais, évidemment, c’est toujours plus facile de frapper sur celle que je ne connais pas, que je n’étais pas censée vraiment affronter un jour dans ma vie. Plus facile que de dire à Émilie ce que je pense. La laisser au bord de la route en lui disant qu’elle ne changera jamais, que finalement, je suis bien contente de ne plus avoir à négocier avec son nombrilisme absolu. Franchement, qui a si peu de décence pour demander à son ex de l’accompagner en voiture à un entretien d’embauche, et ramener sa nouvelle copine dans la voiture? Ma voiture. Heureusement, j’avais tout prévu, et Constance a accepté de m’accompagner. Je ne voulais pas passer deux heures, deux contre une. Je me sens déjà assez taxi comme ça. Bonne poire. C’est Constance qui m’a dit ça hier. Elle a dit «  Je te trouve pas mal bonne poire, Julia. Tu lui dois plus rien. T’as pas à accepter. Elle avait qu’à pas te quitter pour cette grognasse si elle voulait bénéficier de tes services divers et variés. Vous, les lesbiennes, je vous comprends pas. Pourquoi t’acceptes?

-C’est la grève des trains. Je peux pas la laisser dans la merde, comme ça. Tu me connais, ça me ressemble pas de laisser  tomber les gens que j’aime.

-Les gens que t’aimes? Émilie, c’est un ‘gens que t’aimes’, peut-être? » Je pouvais pas dire à Constance la vérité. Elle m’aurait encore sorti son laïus sur cette horrible Émilie qui m’avait quittée du jour au lendemain pour une autre, plus belle, plus féminine, et surtout, et c’est ce qu’elle avait dit en rompant, « plus sexuée ». Constance ne manquait pas de me le rappeler dès que je parlais des onces de sentiments que je pouvais encore, peut-être, ressentir pour Émilie. Alors, pour éviter ce moment de malaise, j’ai juste répondu «  Je me sens méchante si je refuse.

-Toi et ta culpabilité. Pauvre Julia. T’es vraiment une bonne poire. »

On avait fait le tour de la question. Et au fond, je savais qu’elle acceptait de m’accompagner. Une vraie amie sait vous dire vos quatre vérités, et vous aider à vivre avec.

À quatre dans la voiture, on avait un peu de place. Mais on ne parlait pas vraiment. L’ambiance était bien trop chargée. J’entendais derrière Clothilde et Émilie chuchoter, et étouffer leurs rires. Constance commentait la route. Clothilde avait bien essayé de me parler les dix premières minutes. Le pire, c’est que tout compte fait, elle ne m’avait pas paru si grognasse que ça.  Elle a même été plutôt attentionnée, d’amener son thermos de café et des muffins qu’elle avait fait la veille. En m’en proposant, elle a dit « Émi m’a dit que t’aimais pas le chocolat, alors je les ai fait à la vanille, et aux framboises. » Moi je ne savais rien d’elle, et elle, elle connaissait mes goûts en matière de dessert. Je sais que cela partait d’un bon sentiment. En fait, si Émilie avait eu exactement le même geste, j’aurais été touchée. Là, j’ai juste été complètement prise de court, et j’ai refusé. Il aura fallu moins de trois secondes pour que je le regrette, que je me sente conne, et que je comprenne que j’avais brutalement fermé à double tour la mince porte qu’elle essayait d’ouvrir.

Je m’apprêtais donc à passer les deux heures les plus longues de ma vie, quand j’ai vu sur le bord de la route, la silhouette d’une fille qui levait son pouce face aux voitures. Sans rien demander à personne, j’ai ramassé l’auto stoppeuse. Elle s’en allait aussi vers Toulouse. Comme ses hanches étaient assez larges, j’ai demandé à Constance de passer derrière, et la fille est venue devant, à côté de moi. J’ai pensé que si elle n’était pas serrée avec des inconnues, elle serait plus à l’aise pour faire la conversation.

Quand je lui ai demandé pourquoi elle allait à Toulouse, elle a dit qu’elle allait rejoindre une amie à elle. Elle nous a renvoyé la question. Chacune y est allée de sa petite explication. Je crois que ça l’a un peu embrouillée. Puis elle s’est penchée vers moi, et elle a dit, doucement,  d’un air complice, pour pas que les autres entendent «  T’es vraiment gentille, Julia. » J’ai tourné la tête pour lui sourire, et alors je l’ai vraiment vue. Ses yeux, sa bouche, sa voix. Et ,comme pour venir confirmer mon pressentiment, elle a ajouté « Je m’appelle Donna. »

Je suis restée impassible et j’ai de nouveau regardé la route. Montpellier-Toulouse. Deux longues heures allaient s’offrir à nous toutes.

À nous deux.

2.CLOTHILDE

Clothide

J’essaie. J’essaie vraiment. Si j’avais su qu’elle était aussi coincée, je me serai bien passée de venir. Quand Emi m’a dit que Julia avait accepté de la conduire jusqu’à Toulouse, j’étais contente pour elle. Elle allait pouvoir passer son entretien sans le stress de la grève des trains, du covoiturage, et ainsi de suite. Elle m’ a dit : «  Ça va, t’es pas jalouse? » J’ai doucement ri. Moi, jalouse de Julia? Quand je vois ce qu’Emi lui a fait subir, je suis bien contente d’être moi. « Non, mais, je veux dire, t’as pas peur?

-Peur de quoi?

-Peur qu’il se repasse un truc si je reste seule avec elle en voiture? »

Il en faut de la confiance en soi pour être bien dans une relation avec Emilie. Je ne sais pas comment Julia a fait pour tenir deux ans. « C’est le job de tes rêves. Te connaissant, tu lui adresseras à peine la parole du trajet pour rester concentrée. Alors, non, je n’ai pas peur. Par contre, si tu veux que je t’accompagne parce que t’es stressée, tu peux le dire, et je verrai si je suis disponible. » Elle avait eu du mal à avouer qu’au fond, c’était simplement ça, elle voulait que je l’accompagne. Et je me retrouve à l’arrière d’une voiture que les parents de Julia avaient dû lui offrir pour ses 18 ans, coincée entre Emi et Constance. La boîte qui contient mes muffins sur les genoux, je fais ce que je peux pour être la plus invisible possible, et me contente de regarder la route. Emi passe sa main sur ma cuisse et je sens le regard lourd de Constance. La matinée aurait difficilement pu être plus gênante. Pourtant, je suis venue en amie. J’ai passé la soirée à cuisiner mes meilleurs gâteaux et en ai proposé à Julia dès que je me suis assise dans la voiture. Elle a refusé, poliment. J’ai bien vu que cela la dérangeait. Elle a dû penser que je me croyais supérieure, que je voulais l’impressionner avec mes muffins vegan. Emi m’a dit que Julia ne cuisinait jamais, et ne mangeait pas très santé. Qu’est-ce que j’aurais dû faire? Amener des barres chocolatées industrielles? Elle aurait sans doute trouvé ça insultant.

« Je peux t’en prendre un? » C’est Constance qui demande. «  Jul, c’est ok si je mange dans la voiture? » Julia me lance un regard assassin dans le rétroviseur et donne sa bénédiction à son amie. Son amie. Je me demande si je suis la seule dans la voiture à penser que Constance joue sans aucun doute dans notre équipe. J’ai essayé de le dire discrètement à Emi, avant qu’elle ne vienne nous rejoindre à l’arrière. « Constance? Non, non. Si tu la connaissais, tu verrai qu’elle est profondément hétéro. » Emilie pense que je me laisse facilement avoir par le physique. Mais ce n’est pas juste ça. Je voyais sa manière d’essayer d’attirer l’attention de Julia. À moins qu’elle soit scorpion. Non, elle n’est pas scorpion. Elle n’est pas dans la séduction avec les autres passagères. « C’est super bon, merci. » Elle dit ça la bouche pleine. Je lui souris. Ça pourrait être agréable. Vraiment, ça pourrait. Je ne demande que ça. Mais Julia n’a pas l’air du même avis. Comme pour incommoder tout le monde, elle a pris une inconnue qui faisait du stop  au bord de la route et lui fait la conversation exclusivement à elle. Donna, plutôt mignonne. J’ai vu Emilie la regarder plus longtemps que nécessaire. La pauvre aurait sûrement préféré monter avec un vieux routier plutôt qu’avec une bande de lesbiennes plus ou moins assumées, dont la majorité d’entre elles ont ou ont eu des relations plus ou moins amoureuses. Bienvenue dans notre monde, darling. Comme si elle sentait mon regard sur elle, elle se tourne vers moi : « Je peux en avoir un aussi? », elle demande en désignant ma boîte. En la regardant se servir, je me demande si elle ne ferait pas déjà partie de notre monde, finalement. Et je ne suis pas la seule. « Peux-tu m’en prendre un? » Julia a cédé. Je regarde Constance du coin de l’oeil. Elle peine à cacher sa déception. Seule Emi, aussi centrée sur elle qu’à son habitude, ne remarque rien de ce qu’il se trame dans cette voiture. Et dire que l’on vient à peine de rentrer sur l’autoroute.

3.EMILIE

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Si elle n’accélère pas, c’est sûr, je vais être en retard. Ça serait quelqu’un d’autre que mon ex, il y aurait eu un moment que je lui aurais dit de me laisser la place. Pour ça, il aurait fallu que j’ai le permis aussi. Formalité que j’aurais réussie haut la main si l’examinatrice n’avait pas essayé de me déconcentrer avec son décolleté. Je m’étais pourtant préparée, ils font exprès de vous mettre à l’épreuve ces gens-là. Ça faisait tellement longtemps que Julia et moi n’avions rien fait, intimement parlant. Un chemisier ouvert m’a rapidement déboussolée. Pour aujourd’hui, je n’ai pris aucun risque. Clothilde et moi avons fait l’amour toute la nuit. J’ai peut-être quelques cernes, mais au moins, je ne risque pas de me laisser distraire par la jupe un peu trop courte d’une secrétaire. Ma libido a pris sa dose pour tenir encore quelques heures. Allez, putain, double. La peur des camions, c’est tout Julia ça. Je sais pas pourquoi je lui ai demandé à elle de m’accompagner. À croire que j’avais oublié comme elle conduit mal. Résultat, je suis encore plus stressée. Et pour ne rien gâcher, on a fait monter une autostoppeuse. Ça ne lui suffisait pas de m’aider moi, il fallait aussi porter secours au reste de la planète. Connaissant Julia, si elle avait pu, elle aurait fait monter dans sa voiture toutes les personnes vraiment ennuyées par la grève des trains. C’est ça qui était un peu lourd avec elle. Julia, elle est gentille, mais un peu trop. Et avec mon sale caractère, ça pouvait pas coller. Je lui marchais un peu dessus. Je le sais, j’en suis consciente, et même que je m’en veux. Mais bon, on ne peut pas revenir en arrière, non? Le mieux que je pouvais faire, c’était de la quitter pour une personne qui me correspondrait plus. Lui éviter de perdre son temps avec moi. Ce n’est pas que je l’ai pas aimée. Je l’ai aimée sincèrement et profondément. Je voudrais le lui dire ça, par exemple, que je l’ai aimée. Souvent, j’ai l’impression qu’elle ne me croit plus. Qu’elle ne croit plus que j’ai eu cet amour pour elle. Pourtant, je l’ai aimée sûrement plus que je n’aimerai jamais Clothilde. Enfin, j’en sais rien. C’est juste différent. Julia, je l’aimais elle, pour ce qu’elle était. Mais elle me fatiguait dans sa relation avec moi. Il fallait prendre des gants, marcher sur des oeufs, faire attention à son coeur. Clothilde, elle sait ce qu’elle veut. Elle s’affirme. Oui, c’est ça, elle s’affirme. En plus, elle sait cuisiner, et même si ça paraît secondaire, c’est finalement assez vital. Elle s’est endormie sur mon épaule. Notre folle nuit a dû l’épuiser. Constance regarde par la fenêtre, elle essaie de ne pas toucher Clothilde. Je le vois bien qu’elle est mal à l’aise avec moi. Si elle n’était pas si hétéro, ce serait le match parfait pour Julia. Clothilde est de mon avis, je crois. Quant à Julia, elle a toujours dit que Constance était comme une soeur, que jamais elle ne se verrait l’embrasser, ou pire… blablabla. Moi j’aurais pas dit non, mais on ne m’a jamais demandé, bien sûr.

À l’avant, Julia fait connaissance avec l’invitée. Elles ont l’air de bien s’entendre. Un peu trop. Je me demande si elle fait ça pour me rendre jalouse. Ce serait vraiment mal venu le jour de mon entretien. J’y tiens à ce boulot, il est fait pour moi. Mis à part qu’il faudrait quitter Montpellier pour Toulouse. C’est sûr, Clothilde refuserait de me suivre. Mais la route est vite faite. On doit déjà avoir parcouru la moitié. J’essaie de dormir, mais je n’y parviens pas avec leurs rires à l’avant qui résonnent dans toute la voiture. ‘Bon, je dis, ça vous tente qu’on fasse une halte à la prochaine aire de repos? J’ai besoin de me dégourdir les jambes, et de fumer une cigarette.’ Personne ne réagit vraiment. J’imagine que comme c’est moi qu’on accompagne, c’est un peu moi qui décide aussi. Et comme de fait, Julia met son clignotant pour sortir de l’autoroute. Prendre un peu d’air et de nicotine. Enfin. Et quand on repartira, j’exigerai de me mettre devant. Merde, quoi, c’est moi qui ai les plus longues jambes, que je sache.

4. CONSTANCE

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Dès que la voiture était stationnée, Émilie est sortie en trombe en clamant à qui voulait l’entendre qu’il fallait qu’elle pisse. Ce sont ses mots, évidemment, pas les miens. Donna et Julia se sont précipitées à l’intérieur de la petite boutique, annonçant qu’elles pouvaient ramener à grignoter et à boire à qui le souhaitait. J’ai demandé un café. Clothilde n’a rien voulu. Donna a dit, se pensant sûrement sympathique, « Même pas un café? ». Demande à laquelle Clothilde a répondu d’un signe de tête. Quand on s’est retrouvées toutes les deux, dehors, sur le parking, Clothilde me confiait qu’elle n’aimait ni le café, ni la cigarette. Qu’en fait, ce n’était pas tant une question de goût qu’une question de santé. J’ai l’impression qu’elle n’a que ce mot à la bouche : la santé. « Toi non plus, tu fumes pas j’imagine. T’as une super belle peau. » Je lui souris, un peu mal à l’aise. « Émilie par contre, c’est une autre histoire… » Elle dit ça en regardant au loin, un peu dépitée. Elle ne parle pas de la peau d’Émilie, mais de la somme de ses actes pour se maintenir dans un état de santé instable à longueur de journées. Je ne sais pas trop quoi répondre. En fait, je ne sais pas si elle attend que je réponde quelque chose. Je n’ai pas envie de parler d’Émilie. Elle est déjà le sujet principal de mes conversations avec Julia dernièrement. Je pensais que la rupture laisserait à nouveau de la place dans la vie de Julia. C’est presque l’inverse qui s’est passé. Pour changer de sujet, je demande, « T’as prévu de faire quoi une fois à Toulouse? » . Clothilde hausse les épaules. « Accompagner Émilie. Je suis là pour ça, après tout. » Je ne sais pas ce qu’elle leur fait, mais Émilie amène les filles avec qui elle sort à se dévouer pour elle. « Et toi? » Je devais m’attendre à ce qu’elle me renvoie la question. Je n’ai pourtant pas prévu de réponse. Une bourrasque de vent passe derrière nous, soulève mes cheveux, et fait frissonner ma nuque. « Te sens pas obligée de me répondre, ça me regarde pas. Tu fais bien ce que tu veux. » Elle a dit ça gentiment. Pour ne pas me gêner. Je pourrai ne rien dire, mais, sans trop savoir pourquoi, je décide de me confier. «  Je pensais rester avec Julia, j’étais venue pour ça à vrai dire. Mais, elle m’a dit qu’elle en avait profité pour prendre un rendez-vous avec une vieille amie. Alors, j’irai sûrement faire un tour dans la ville. » Clothilde a un sourire en coin. Son regard perçant et complice se dirige maintenant dans la boutique de l’aire d’autoroute. Au loin, nous voyons ensemble Julia et Donna rire aux éclats devant le stand des magazines. Émilie est sortie des toilettes, elle lutte contre le vent pour s’allumer une cigarette. Son briquet n’a pas l’air de fonctionner. On la voit râler contre l’objet, et entrer dans la petite boutique. « Julia, pas vrai? », me dit Clothilde en faisant un petit geste en avant avec son menton. « Oui, Julia… » Je soupire. Je ne sais pas si je me raconte des histoires, ou si elle a effectivement compris ce que j’essayais de lui dire. Alors que je me convainc que j’interprète ce balbutiement de conversation de manière démesurée, Clothilde me dit rapidement, en regardant Émilie arriver. « Je te connais pas, mais je crois que je te comprends. C’est toujours dur la première fois. Mais c’est magique aussi. Tu devrais te bouger un peu avant que quelqu’un d’autre ne prenne ta place. » Emilie a acheté un nouveau briquet, elle est arrivée à notre hauteur. « Bon, qu’est-ce qu’elles foutent les gouines? Je vais être en retard si elles décident de se prendre sur la caisse. » Clothilde cache un petit rire à mon intention. Un rire qui veut dire « Je suis pas la seule à penser que la place est à deux doigts d’être prise. » Julia et Donna reviennent vers la voiture d’un pas pressé. L’humeur de Julia a changé radicalement en à peine une heure. Je ne la connaissais pas aussi lunatique. Quand Donna ouvre la portière avant, je vois Émilie s’avancer. Alors, sans que je ne m’y attende, la voix de Clothilde dans mon dos lance à l’intention du groupe : « Attendez! Je pense que Constance devrait repasser devant. Elle a des nausées et être derrière ne va pas l’aider. On peut se serrer à l’arrière, nous. Pas vrai, Donna? » Julia lui lance un regard noir. Comme lors du départ, je me réinstalle à l’avant. La voiture démarre. Dans le rétroviseur, je croise le regard de Clothilde. Elle esquisse un sourire et me fait un clin d’oeil.

5. DONNA

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Faire du stop, c’est toujours un peu quitte ou double. Soit tu tombes sur un chic type qui voulait rendre service, mais surtout, qui avait besoin de parler, et tu passes des heures à l’écouter monologuer en feignant d’être intéressée pour ne pas qu’il te laisse là, en plein milieu de l’autoroute ; soit tu rentres dans une voiture pleines de lesbiennes plus jolies et intrigantes les unes que les autres. En fait, ce qu’il se passe dans la réalité, c’est que tu attends pendant de longues minutes au péage qu’une voiture s’arrête pour t’avancer de quelques kilomètres. Tu imagines que la voiture qui s’arrêtera sera pleine de filles, et que l’une d’elles sera forcément pour toi. Finalement, une voiture de papa s’arrête à ta hauteur et te sort de ton fantasme. Mais aujourd’hui, le monde n’est pas tout à faire réel semble-t-il. C’est une voiture de post étudiante qui m’a sortie de ma rêverie de bord de route pour me porter dans une réalité beaucoup plus intéressante que ce que j’aurai pu imaginer. Quoique… dans mes rêves, les filles étaient en maillot de bain et riaient les unes avec les autres. Là, elles sont toutes coincées, et parviennent à peine à se dire deux mots de suite sans se lancer des couteaux par les yeux. J’ai du mal à comprendre pourquoi elles font la route ensemble. Il y a de ces gangs d’amies dont je ne parviendrai jamais à saisir les liens. De toutes manières, moi je n’ai pas de bande d’amies lesbiennes et je m’en sors très bien comme ça. Les filles, je les rencontre autrement que par les amies d’amies. Parfois, j’en rencontre spontanément, comme ça, dans la rue, sur un court de tennis, au cinéma. C’est parce que je n’ai pas trop peur d’aller vers elles. Je sais que je suis une lesbienne invisible, comme on dit, mais je rattrape ça par un grand esprit d’initiatives. La plupart du temps ceci dit, je les rencontre sur internet. Il y a quelque chose de plus simple, plus immédiat étrangement. Par contre, je trie sur le volet. Des rencontres virtuelles, j’en fais depuis mes 14 ans. Au début, je me contentais de propositions ordinaires, comme le fameux café au MacDonald’s, ou le cinéma du centre-ville. Maintenant, il faut me proposer des rencontres un peu plus excitantes. J’aime quand la fille se démarque. Quand elle a du chien. Rapidement, en entrant dans la voiture, j’ai su que les filles qui avaient le plus de caractère ici, c’était Émilie et sa copine Clothilde. Elles ont le regard plus dur, les mâchoires plus fermées, leurs cous sont plus longs et elles se tiennent droites même quand elles sont un peu avachies. Mais ce n’est pas avec elles que j’ai rendez-vous. Non, Émilie a rendez-vous pour un nouvel emploi. En descendant de la voiture avec Clothilde, elle me fait un signe de la main. Elle fait savoir à Julia qu’elle l’appellera quand son entretien sera passé. J’ai envie de lui proposer un chewing-gum. Je ne sais pas à quel genre d’emploi elle postule, mais selon moi, son odeur de cigarettes et de café mélangés ne mettrait pas en confiance beaucoup d’employeurs. Clothilde fait un clin d’oeil à l’amie de Julia. J’ai oublié son prénom. Je sais que ça ressemble à Clothilde, je m’en suis fait la réflexion quand elles se sont présentées l’une après l’autre. On dirait qu’il se trame quelque chose entre elles. Je ne saurai pas dire quoi. Sûrement pas quelque chose de très intense, vu que l’amie de Julia est clairement hétéro. Après avoir laissé les filles à leur entretien, on traverse le centre-ville de Toulouse en voiture. Julia rentre dans un parking sous-terrain et se gare au deuxième niveau. En sortant dans la rue, elle dit, à l’intention de son amie: « Bon, je dois aller rejoindre mon amie. Ça te va si je t’appelle au moment de se retrouver à la voiture?» Elle n’est pas à l’aise. Ça se sent bien que mentir n’est pas son fort. Julia fait quelques pas pour s’éloigner. Je la suis. On tourne à un coin de rue, et quand nous sommes hors de portée de son amie, je lui dis : « Je pensais que tu venais de Toulouse, quand tu m’as donné rendez-vous ici. » Elle n’a pas le temps de répondre. Dans nos dos, la voix de son amie l’interpelle : « Julia, attends! » Elle presse son pas pour nous rejoindre: « Je peux te parler une seconde? … Seule? » Julia me fait un signe pour m’indiquer de l’attendre. Elles s’éloignent ensemble. Je les vois discuter au loin. Son amie parle, un peu gênée au début, puis elle ne s’arrête plus de parler, devant Julia qui n’a pas l’air de tout comprendre. Je pense à Émilie, dont l’avenir est en train de se décider en ce moment-même. Et puis, je me fais la réflexion stupide que notre avenir à toutes se décide peut-être en ce moment-même finalement. Et que le mien n’est sans doute pas avec Julia. Pourtant, en rentrant dans la voiture, quelques heures plus tôt, et en la reconnaissant, j’avais cru à quelque chose. Nous avions rendez-vous à Toulouse pour un pique-nique, et par le plus grand des hasards, c’était sa voiture qui me ramassait au bord de la route pour me mener à notre rendez-vous. Cela devait bien avoir un sens, quelque part, dans l’univers. Je la regarde revenir vers moi. Elle ne sourit plus, et prend un air désolé à mesure qu’elle s’approche de moi. D’un signe de tête, doucement, je lui dis non. Non, ne viens pas jusqu’à moi pour me dire que cette fois encore, ça ne fonctionnera pas. Elle rebrousse chemin et son amie et elle s’en vont dans une autre direction. Je ne sais plus trop ce qu’il vient de se passer. Je jette un oeil à la terrasse devant moi. Une jolie fille assise un peu plus loin, avec un plateau vide devant elle, me fait un grand sourire. Dans la main, elle tient un gobelet MacDonald’s. Je lui rends son sourire, et traverse la terrasse pour m’asseoir à sa table.

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