10 mai

C’était la cinquième fois que ça arrivait en un mois. Je trouvais la coïncidence assez troublante et décidais de mener mon enquête. En un seul mois, j’avais trouvé des mots glissés dans les livres que j’empruntais à la bibliothèque. On ne pouvait pas dire que ces mots m’étaient formellement destinés. En fait, il s’agissait plutôt de mots oubliés dans le livre, comme un marque-page laissé là par hasard. Dès la troisième fois, je reconnus l’écriture. J’avais donc décidé de garder les mots. Il y avait eu une liste d’épicerie, un numéro de téléphone griffonné, le nom d’un bar et la date d’un évènement (où j’avais hésité à me rendre), une adresse postale dans le quartier, et enfin, une sorte de petit dessin, qui à bien regarder semblait être un portrait de mon visage. Qui était la personne qui lisait exactement les mêmes livres que moi, et laissait traîner un tas d’indices à son sujet sans pour autant jamais se manifester?

J’avais regardé des livres au hasard des rayons, juste pour être sûre qu’il ne s’agissait pas d’une personne qui mettait des petites notes dans tous les livres. Sur près de cinquante livres ouverts au hasard, aucun ne contenait de notes, ou en tout cas, pas de la même écriture. J’étais intriguée de connaître la personne qui avait visiblement exactement les mêmes goûts littéraires que les miens. J’avais décidé qu’il s’agissait d’une fille, au trait, à la forme des lettres tracées, et aux aliments de la liste d’épicerie. Un jour, n’y tenant plus, je demandais à un des bibliothécaires s’il pouvait regarder dans son fichier qui avait pris le livre avant moi, prétextant que la personne avait dû oublier son marque-page à l’intérieur. Il refusa de me donner l’information directement, mais je restais dans les parages pour entendre la personne qu’il allait joindre par téléphone. Je l’entendis dire à la personne au bout du fil ‘Oui, demain nous ouvrons à 9h. Je vais mettre votre marque-page près de l’accueil’.

Le lendemain, je me rendais à la bibliothèque dès son ouverture et prenais une revue que je fis semblant de lire en observant de loin l’accueil. J’allais enfin savoir qui était mon alter ego littéraire. Finalement, vers 9h30, un vieil homme interpella la bibliothécaire pour obtenir son marque-page. La déception qui m’envahit fut si grande que je n’osais pas aller trouver le monsieur pour parler avec lui des livres que nous avions lus. Je me contentais de prendre mes affaires, et quittais la bibliothèque d’un pas pressé. Une fois dehors, je m’arrêtais un instant, pour mettre ma veste, et sentis des larmes rouler sur mes joues. J’avais tellement espéré que ces notes contiennent un message caché, que découvrir l’identité de leur auteur m’avait rendue terriblement triste. C’est alors que je sentis une main sur mon épaule. En me retournant, je reconnus la bibliothécaire qui passait toujours mes livres sur le démagnétiseur, avant de me les rendre, un grand sourire aux lèvres.

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