Sophie Marceau

Elle dit : ‘ J’ai toujours eu un faible pour les filles qui marchent avec les pieds en dedans. Peut-être pas les deux. Disons, un pied en dedans. Pas complètement bien sûr. Non, un pied légèrement en dedans, assez subtilement pour que l’on se rende compte au premier coup d’oeil que ce n’est rien d’autre que du malaise. Et puis aussi les dents cassées. Pas la machoire cassée. Non, une dent, vaguement brisée, une faille dans un sourire éclatant. Quand je rencontre des filles qui ont les deux, le pied en dedans, et la petite dent brisée, je me liquéfie. Enfin, c’est assez rare. En général, les filles ont soit l’un soit l’autre. Et encore. La plupart des filles n’ont rien de tout cela. ‘ Je souris.

Je crois que j’ai compris que j’aimais les filles le jour où je suis tombée amoureuse de Sophie Marceau dans L’étudiante. En état végétal devant ma télévision, je zappais une chaîne après l’autre. A posteriori, je me dis que si mes parents n’avaient pas pris le câble je n’en saurais peut être toujours rien à l’heure qu’il est. Elle est apparue, avec ses immenses lunettes que je n’avais encore jamais vues sur personne, ses cheveux ébourrifés, sa moue, et surtout, surtout, son air intelligent. Je ne sais pas combien de fois j’ai regardé le film depuis.

Peu de temps après, je suis allée chez l’opticien pour m’acheter une paire de lunettes. J’avais imprimé la photo de Sophie Marceau. Je voulais les mêmes qu’elle. L’opticien m’a rit au nez, en me disant qu’elles ne se faisaient plus depuis la fin des années 80. J’ai fini par en trouver dans une friperie. En rentrant à la maison, ma mère m’a dit que ces lunettes appartenaient sûrement à une vieille personne qui avait du mourir. Moi, je racontais à qui voulait l’entendre que mon oncle avait travaillé sur le tournage du film, et qu’il avait pu récupérer les lunettes de Sophie Marceau pour me les offrir. Je n’avais même pas de problème de vue.

Très logiquement, je suis rentrée à l’Université, avec la ferme intention de m’y éterniser pour rencontrer une jeune étudiante un peu paumée qui préparerait son agrégation. Sans m’en apercevoir, je me suis retrouvée en thèse, à étudier un sujet qui n’intéressait personne, même pas moi. Je suis devenue chargée de cours, et ça a finit par arriver. L’étudiante. Elle a finit par arriver. En première année de lettres, toujours assise au second rang. Elle avait aussi des grosses lunettes, mais cela ne comptait plus, tout le monde en portait depuis plusieurs années déjà. Elle avait une petite dent qui montait sur sa canine et je trouvais ça charmant, et surtout, surtout, c’était elle qui me rendait les meilleures copies. Elle sortait toujours de cours, en gloussant avec ses amies, sans un regard pour moi. C’était extrêmement douloureux. Je ne savais comment attirer son attention.

Je l’ai également eue en deuxième année. En réalité, elle repassait sa première année. Elle ne devait pas être si douée que ça dans les autres cours. Apprendre qu’elle n’avait pas réussi son année lui enleva tout son charme à mes yeux. Je lus ses nouvelles copies avec une sensibilité différente et me rendis compte de sa médiocrité. Elle vint me voir à la fin d’un cours, suite à une mauvaise note que je lui avais administrée. J’avais finalement son attention, au moment où elle n’avait plus d’importance pour moi. Notre discussion me resta plusieurs mois en tête. Je restais tracassée par la fille et sa colère jusqu’au mois de janvier. J’avais perdu beaucoup de concentration, pour ma thèse, et pour l’ensemble des cours que je donnais. L’étudiante avait tout éclipser. Même les autres étudiantes.

En randonnée dans les Pyrénées, comme je le faisais régulièrement les fins de semaine, je croisais une autre élève, de troisième année. Je ne l’avais jamais remarquée. Nous passions la nuit dans le même gîte. Le soir, nous avons eue une conversation renversante à propos d’un auteur qui avait fait l’objet d’une polémique en son temps. La réflexion de l’élève avait beaucoup d’allure. En allant me coucher, je pensais à elle.

La nuit, je rêvais de l’élève. A nouveau, nous étions sur le perron du gîte. Elle tenait une cigarette du bout des lèvres. Je ne voyais que son profil. Quand elle se tournait vers moi pour me répondre, elle avait les traits de Sophie Marceau.

Au matin, j’étais troublée de la recroiser à nouveau. Nous étions venues seules toutes les deux, alors naturellement, nous avons repris la route ensemble. La première heure, nous n’avons presque pas parlé. Devant un panorama splendide, elle sortit de son sac un appareil photo argentique. Elle fit quelques réglages avant de prendre une photo du paysage. Puis, elle se tourna vers moi et demanda ‘ Je peux vous prendre en photo?’. Je ne savais pas quoi répondre. J’hésitais. Elle précisa ‘ Chaque semaine, à tous les cours que vous nous avez donnés, j’ai trouvé que vous ressembliez à Nathalie Baye, dans La Nuit Américaine.’ Je ne m’étais jamais faite faire la réflexion. Elle ajouta rapidement ‘ C’est un compliment bien sûr. C’était mon idole quand j’étais adolescente’. Je ne la laissais pas me prendre en photo. J’étais trop gênée.

Son compliment m’avait fait sourire, mais m’avait aussi mise mal à l’aise. Je continuais la randonnée le pied gauche un peu rentré vers l’intérieur. Plus nous nous rapprochions du sommet, et plus elle m’attirait. Plus elle m’attirait, et plus j’étais mal à l’aise. Plus j’étais mal à l’aise et plus mon pied gauche rentrait vers l’intérieur. Pendant la pause du pique-nique, elle me volait un baiser. J’avais l’impression d’embrasser Sophie Marceau. Peut-être avait-elle l’impression d’embrasser Nathalie Baye?

Pendant la descente, mon pied en dedans compliqua la marche. Je chutais brutalement. En me relevant, rien de cassé. Je pouvais reprendre la route. Elle vint rapidement à mon secours, et en lui disant que tout allait bien, je sentais un objet dans ma bouche. Je crachais. Un minuscule morceau de dent atterit dans ma main.

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