Avant d’être [celles que nous sommes]

C’est la première fois que je repasse dans cette rue. Que je repasse devant cette maison.Je lève la tête, pose les yeux sur les fenêtres du dernier étage. Une silhouette tire le rideau.

Je voudrais sonner à la porte, entendre le grésillement de l’interphone, le déclic de la serrure. Je voudrais monter les escaliers, racler la rampe en bois de mes ongles.

La porte s’ouvrirait, timidement, et le visage jeune et lisse de l’inconnue apparaîtrait. J’esquisserais un sourire. Je dirais ‘Merci’, et elle me laisserait passer. J’aurais peur un instant, mon pouls s’accélérerait. Je penserais à faire marche arrière, à sauter dans le vide de la cage d’escaliers en croyant m’envoler. Elle dirait ‘Je ne comprends pas, vous ne voulez pas…’. Ca me déciderait. Pourtant, je ne saurais pas plus si je le voulais vraiment. Je ne pourrais simplement pas abuser de sa bienveillance.

Alors j’entrerais. J’entrerais à nouveau pour la première fois. Je prendrais une grande inspiration. Ce ne serait pas la même odeur. Bien sûr que non. Comment pourrait-ce être la même? Je sentirais le parfum ambré de l’inconnue. Je penserais à lui dire que l’odeur a changé. Je me retiendrais. Le parquet du corridor craquerait sous nos pas. Des foulards oranges et roses seraient suspendus au porte-manteaux. On ne parlerait pas. Elle serait mal à l’aise, ne sachant pas dans quelle pièce me conduire.

Nous irions au salon. Une bibliothèque aurait remplacé le lit. J’aimais le lit au salon. J’ai toujours aimé les lits dans les salons. Je lui demanderais ‘Où se trouve le lit? ‘, et d’un air évident, elle répondrait ‘Dans la chambre’. Je me souviendrais alors qu’il y avait effectivement une chambre. Qui n’en avait été une que très peu de temps. Je me souviendrais du bureau, où je n’avais presque jamais mis les pieds. ‘Vous voulez voir la chambre?’ Non. Je ne voudrais pas. Aucun souvenir dans cette pièce. ‘Inutile’.

Les rideaux seraient tirés, masquant la vue. Près de la première fenêtre trônerait un sapin synthétique. La guirlande scintillerait. Je m’arrêterais là, à regarder les lumières s’éteindre, puis se rallumer.

Sur la table basse, une tasse de thé chaud. Je poserais les yeux dessus. Elle demanderait ‘En voulez-vous?’. J’entendrais ‘M’en voulez-vous?’, et j’hocherais alors la tête pour acquiescer. Je n’ouvrirais pas la bouche, pour ne pas commencer à déverser ma rancoeur, sans pouvoir arrêter. Pour ne pas lui dire à quel point je lui en voudrais d’être la marque du temps. D’être la preuve indéfectible de l’innocence du temps. Du temps qu’on ne retiendra pas assez. Pour ne pas lui dire à quel point je lui en voudrais de ne pas pouvoir lui dire. J’hésiterais un instant. Peut-être qu’elle pourrait comprendre?

Elle me tendrait une tasse, encore fumante. ‘Vous pouvez ouvrir les rideaux’. Je pourrais. Pour y voir quoi? D’immenses arbres fins et secs, dégarnis. Tristes. Des traces de pas dans la neige molle. De la boue. La nuit qui tombe.

‘La salle de bains est par ici’. Je sais jeune fille. Je pourrais lui dire que je connais ces murs sûrement mieux qu’elle. Elle n’aurait pas changé le néon au-dessus du lavabo. Une lampe de chevet serait posée sur un tabouret, près de la baignoire. Elle ouvrirait les robinets et je penserais ‘C’était donc cette eau-là que nous buvions’. Je voudrais m’en asperger,avant de réaliser que ce geste n’aurait aucun sens en plein hiver. J’éteindrais. Arrêter ce bruit si entendu.

Je lèverais les yeux sur le miroir. Je croirais y voir un reflet familier. Je croirais nous voir. Comparant nos yeux, nos bouches, nos dents.

Notre amour. Notre haine.

L’inconnue dirait ‘Une salle de bains banale en somme’. Je la regarderais, ses traits fins, ses yeux pétillants. Et je penserais à prendre son visage d’ange de mes deux mains, et à l’éclater en mille morceaux contre le rebord de la baignoire en fonte. Je me retiendrais de crier . De lui crier ‘Banale? Banale?’

Elle ne comprendrait pas, elle serait effrayée. Je lirais un étonnement horrifié dans son regard. Je serais tenue de lui expliquer.

Comment dit-on à une inconnue que c’est là, dans cette salle de bains qu’elle pense encore banale, qu’elle vivra les meilleurs moments de sa vie? Pas les plus beaux. Les plus intenses.

Comment dire à une inconnue ce qu’on sait déjà vivre à ses côtés.

Je penserais à lui dire qu’elle n’a aucune conscience de sa propre vie. Que nous ne nous sommes pas encore rencontrées. Que ça ne saurait tarder.

Je penserais lui dire comme notre amour sera fort et beau. Je penserais lui parler de nos voyages, de nos rires, de cette vie qu’on imaginera un instant ensemble. Evoquerais-je les disputes? Je devrais.

Je lui dirais tout, et comme ça finit mal.

Comme nous mourrons d’amour.

Mais il est encore trop tôt. C’est encore l’hiver. Je laisse la rue derrière moi.

Elle n’a pas mis le lit au salon.

Le néon n’est pas encore cassé.

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