Désacorpsdées [Intégral]

Partie 1 // JEANNE

Elle me jette nonchalamment le journal à la figure. -Tiens, elle dit, ça devrait t’intéresser. Elle pointe du doigt l’annonce qu’elle a encerclée.

F. auteure ch j.f. Intelligente pr inspiration désacorpsdée ref 56402

-Ben quoi ?, je dis, l’air détaché, comme si je n’avais pas compris.

-Ben quoi ? C’est elle, c’est sûr. Elle écrit son nouveau roman et elle cherche sa prochaine muse.

-N’importe quoi. Elle connaît des tas de J F intelligentes. Pourquoi elle chercherait sa muse dans le journal ?

Je dis ça plus parce que je ne peux pas y croire. Je dis ça pour avoir plus d’éléments, pour me rassurer.

-Parce que justement, c’est son genre, de chercher sa muse dans le journal. Parce que justement, elle veut que sa muse soit le genre de folle qui répond à une annonce aussi étrange.

Je me tais. Je sais que je suis ce genre de folle. Je le serais pour elle en tous cas.

-Alors ?

-Alors quoi, Jeanne ?

-Tu vas contacter le journal ?

-Je ne crois pas. Enfin, je ne sais pas.

-Si tu le sais. Et moi aussi je le sais.

Bien sûr que je le sais.

Je n’ai pas trouvé de tenue. Mes mains tremblent en cherchant dans le placard. Assise sur le lit, elle me regarde, sceptique. Jeanne finit de manger sa barre de céréales.

-Je comprends pas pourquoi tu perds autant de temps à t’habiller. Elle s’en fout de ta tenue.

-Peut-être, mais moi pas.

Depuis que j’ai obtenu le rendez-vous, ma relation avec Jeanne s’est effilochée. Notre intimité se résume à dormir ensemble. Depuis une semaine, elle ferme même la porte de la salle de bains quand elle va pisser.

Elle quitte la chambre en traînant des pieds.

Avant de partir, je m’arrête au salon la saluer. Elle mange de la crème glacée, allongée sur le canapé.

-Tu prends pas quelques livres, pour te les faire dédicacer ?

-C’est une muse qu’elle cherche, Jeanne.Pas une groupie.

-C’est bien, je constate que tu apprends de mes erreurs.

J’essaie d’esquisser un sourire. Je n’y arrive pas. Je pars en dévalant les escaliers.

Sur le chemin, je ne sais plus. Je ne sais plus si je fais ça par véritable admiration intellectuelle, ou dans un effort désespéré pour me rapprocher de Jeanne.

Avant de rencontrer Jeanne, il y a de cela près de deux ans, j’avais lu un seul livre de Pauline Alpha.

Pauline Alpha. Le nom sur la couverture m’avait de suite attirée. J’avais lu le résumé du livre, et décidé de l’acheter presque immédiatement. J’avais dix-sept ans. Je n’avais pas compris qu’il s’agissait d’un roman érotique. En fait, j’avais si peu conscience de mon propre érotisme que jamais je n’aurais pu le comprendre. Les scènes d’orgie sexuelle, écrites avec beaucoup de finesse, m’avaient mise mal à l’aise. J’avais fermé le livre et ne l’avais plus jamais ouvert. Jusqu’à la rencontre avec Jeanne.

Quand je rencontrais Jeanne, j’étais un peu plus vieille. Je terminais ma formation universitaire et me questionnais encore sur mon avenir. Elle intervenait dans un de mes cours, en analyse littéraire autour de la question du genre. Je ne peux pas dire qu’elle me plut au premier regard. En vérité, elle ne m’a jamais terriblement plue. Physiquement, en tous cas. J’ai mis un certain temps avant de la voir autrement qu’une enseignante, même si elle n’en était pas véritablement une. Je la trouvais négligée avec ses longs cheveux, trop fins et jamais peignés. Elle semblait toujours frigorifiée, et nouait systématiquement un vieux châle sur ses épaules. Elle paraissait souvent avoir cent ans. L’inverse de ce qui aurait pu éventuellement m’attirer si j’avais été, à ce moment là de ma vie, une personne chaleureuse. Heureusement, j’étais à cette période très repliée sur moi. J’avais en quelque sorte décidé de plein gré de vivre en ermite, de me consacrer à la lecture et à l’écriture. Mon hygiène de vie était alors impeccable. Je m’imposais une discipline très stricte. Levée à six heures du matin, je me préparais un œuf avec un toast en lisant les nouvelles, après quoi j’allais courir une heure au bord du fleuve. En rentrant, je faisais ma toilette, rangeais l’appartement, et je me mettais à écrire jusqu’à mon premier cours. De ces mois monastiques, je n’ai conservé aujourd’hui que le végétarisme. Mais ce mode de vie à l’époque nous a rapprochées, Jeanne et moi. Et notre relation s’était installée, sans que j’en prenne conscience.

La première fois que j’allais chez elle, je restais ébahie devant son immense bibliothèque. Tous les livres y étaient rangés par ordre alphabétique de leurs auteurs. Sur la première étagère, je vis de nombreux livres de Pauline Alpha. En voyant mes yeux s’arrêter , Jeanne m’avait interpellée.

-Tu connais Alpha ?

-Vaguement oui.

-Vaguement ?

Elle avait ricané puis m’avait renvoyée chez moi avec un devoir de lecture. Je repartais avec, sous le bras, quelques uns des livres de Pauline Alpha. Jeanne m’avait fait savoir que nous ne nous reverrions pas tant que je n’avais pas lu ces livres.

Je ne savais pas pourquoi j’acceptais de me plier à ces conditions. Je n’aurais sans doute jamais accepté pour une autre personne que Jeanne. Mais elle m’avait déjà enchantée. Ses discours, ses convictions, ses passions : voilà ce qui m’avait séduite. Sa bibliothèque aussi. Nous vivions depuis quelques semaines une relation platonique. Jamais nous ne nous étions touchées. Nous nous effleurions à peine pour nous saluer.

A mesure que je lisais les livres de Pauline Alpha, sans me l’expliquer, mon désir pour Jeanne commençait de naître. Je les dévorais donc, pour la dévorer elle.

Lorsque je la rappelais, lui faisant savoir que j’avais terminé les ouvrages qu’elle m’avait confiés, nous nous revîmes dans un petit café de son quartier, un dimanche après-midi pluvieux. Je me souviens que cette rencontre a marqué le tournant de notre relation. Contrairement à toutes les fois précédentes, nous ne nous sommes pas parlé. En tous cas, nous n’avons pas parlé des livres. Elle avait ôté son châle de ses épaules pour le poser sur la banquette à ses côtés. J’étais nerveuse, et je crois bien qu’elle aussi.

Elle me raccompagnait au métro sous son grand parapluie quand une violente bourrasque le brisa. Dans la rue calme, en quelques secondes, nous nous retrouvâmes trempées de la tête aux pieds.

-Le temps de rentrer chez toi, tu vas attraper la mort. Suis-moi, je vais te prêter des affaires propres. Avec un peu de chance, d’ici là, la pluie aura cessé.

Je faillis refuser la proposition, pour ne pas être forcée de porter ses vêtements d’un autre temps. Mais l’envie de passer quelques minutes de plus avec elle l’emporta et je la suivis chez elle.

Dans la cage d’escalier de son immeuble, mon coeur battait à toute allure. Jamais je n’avais eu autant de désir pour une personne. En fait, jamais je n’avais eu de désir tout court. Mes jambes tremblaient, et j’avais mal jusque dans mes bras et ma poitrine. Je commençais à éprouver des difficultés à respirer. Jeanne ne semblait pas s’en apercevoir. Mais au moment d’ouvrir sa porte, elle se retourna, et me prit dans ses bras. Je chercherai sans doute, toute ma vie, dans chaque étreinte, l’intensité de cette première embrassade. Quand elle me serra contre elle, je me sentis soulagée. Je sentais que ce désir que je ressentais si fort avait finalement une porte de sortie, qu’il pourrait être évacué.

Nous nous respirions mutuellement, sur son palier, quelques minutes encore.

En la suivant dans son appartement, je ne savais rien de ce qui arriverait. Je n’avais aucune expérience sexuelle, faute d’y avoir porté de l’intérêt avant ma rencontre avec Jeanne. Pourtant, je ne ressentais aucune crainte.

Dans son salon obscur, tandis que la nuit tombait doucement dehors, Jeanne s’assit au sol, sur son tapis. Elle me regarda quelques secondes, alors que je tremblais de froid et d’appréhension. Quand elle eut finalement attiré mon regard, elle me dit, en me regardant dans les yeux :

« Je veux que tu ôtes tous tes vêtements, un par un, sans précipitation. Je veux te voir. »

Je ne savais rien de la vie. Je ne savais rien de l’amour. Je ne savais rien du désir.

Alors j’ai ôté tous mes vêtements, un par un, sans précipitation.

Je restais debout, nue, et Jeanne scrutait mon corps. Je n’étais pas gênée. J’étais là, et j’attendais la suite.

Elle me prit la main, s’allongeât au sol en m’attirant vers elle. J’étais alors forcée de m’asseoir sur son visage. Sa langue me pénétra profondément.

C’est tout.

Sa langue me pénétra profondément, les lumières du boulevard vacillèrent, et je jouis.

En entrant dans son appartement ce soir-là, je pensais être enfin libérée de mon désir pour elle. Mais en la quittant après cette brève première aventure, je compris que ce puissant désir que j’avais ressenti les jours précédents était une ridicule part de ce que j’allais ressentir pour Jeanne.

Si c’est par l’esprit que notre relation a débuté, c’est bien par le corps qu’elle s’est développée et installée durant deux années.

Dans la rue déserte, je cherche sur les immeubles le numéro que l’assistante de Pauline Alpha m’a donné au téléphone il y a quelques jours. Le soleil se cache derrière les nuages et le ciel est d’un blanc aveuglant. Le temps me paraît apocalyptique et, d’une certaine manière, c’est un peu l’apocalypse dans mon esprit.

A côté de la sonnette, écrit à la main sur un papier jauni, on peut lire ‘Pauline A.’ J’hésite à sonner.

J’hésite à rentrer à la maison, prendre Jeanne dans mes bras et lui dire ‘ Finalement non, je ne veux rien voir, rien savoir, rien vivre, sinon toi’. Ou non, ne rien lui dire. Par mon étreinte, elle comprendrait. Et tout redeviendrait comme avant.

Mon doigt appuie pourtant sur la sonnette, et j’entends au travers du grésillement ‘ Quatrième étage’. L’immense porte en bois se déverrouille, et je pénètre dans la cour de l’immeuble.

Pauline n’est pas comme je l’avais imaginée, parce que bien sûr, je l’avais imaginée. Je n’avais trouvé aucune photos d’elle sur internet. Je présume que, malgré le succès de ses romans, elle se tient éloignée des médias, comme de ses lecteurs.

Ses cheveux blonds caressent le bas de son dos quand elle déambule jusqu’au salon. Elle les prend machinalement, pour les glisser sur son épaule, et ils courent jusqu’à ses hanches lorsqu’elle s’assoit sur le divan. Ils sont tellement soyeux que, pour un œil furtif, ils ressembleraient à un chat lové le long de son buste.

Pauline me fait penser à Jeanne. J’ai l’impression de voir Jeanne, en belle. Il n’y aucune méchanceté dans ce que je pense. Ce sont simplement les faits.

Pauline ressemble beaucoup à Jeanne, tout en étant plus harmonieuse, plus proportionnée, moins anguleuse. Elles sont clairement et évidemment deux personnes différentes, mais me donnent pourtant l’impression d’être un peu la même femme.

  • Vous avez lu mes romans ?
  • Oui, tous. J’ai beaucoup…
  • Je ne veux pas savoir ce que vous en avez pensé. Je veux savoir si vous êtes venue en toute connaissance de cause.

Son assurance me déstabilise au point de ne pas pouvoir lui répondre. Je ne comprends pas ce qu’elle entend par ‘connaissance de cause’. Sa formalité me brusque.

Elle m’observe, fixement. Je suis mal à l’aise, ne sachant trop que faire de mon corps. Je veux faire bonne impression. Je veux rentrer à la maison, et avoir des choses à raconter. Je veux comprendre.

  • Vous êtes jolie. Sans aucun doute une des plus belles femmes que j’ai pu voir pour ce poste.

Je murmure un merci, qui sort à peine de ma bouche, et se perd en chemin.

  • Mais ce n’est pas une belle femme que je cherche. En tous cas, pas en apparence. Je cherche une femme intelligente qui saura me donner de l’inspiration pour mon prochain roman. Vous comprenez mademoiselle ?

Je ne sais pas exactement quel âge a Pauline Alpha. Elle se donne des attitudes de femme d’un certain âge qui aurait trouvé l’épanouissement avec la maturité, mais je ne suis pas certaine qu’elle soit si vieille que ça. Il ne doit pas y avoir plus d’une dizaine d’années entre nous.

  • Si je vous choisis, comprenez que vous ne serez en aucun cas un des personnages de mon roman. Je ne me servirai d’aucun de vos traits. Êtes-vous toujours intéressée ?

Ses immenses yeux bleus exigent une réponse de ma part. Alors, sans trop y réfléchir, je dis :

  • Oui. Bien sûr.

Après quoi elle me fait me lever, tourner lentement sur moi-même. Elle me demande quelle taille de vêtements je porte, et note les informations que je lui donne.

Tout le temps de cette première rencontre, Pauline est très froide avec moi. Elle ne me pose aucune question sur ce que je fais de mon quotidien. Et je ne prends pas l’initiative de la renseigner outre mesure sur mon identité.

En me congédiant, elle me fait savoir qu’elle doit prendre le temps de voir d’autres filles dans la semaine, et que son assistante me rappellera si Pauline est intéressée à travailler avec moi.

Dans l’ascenseur pour sortir de chez elle, je me rends compte que je ne sais rien de plus. Ni les horaires, ni le salaire, ni même en quoi consiste exactement ce poste. Je sais simplement que le visage de Pauline sera imprégné longtemps dans mon esprit, même si je ne suis plus jamais amenée à la revoir.

Je passe la fin de l’après-midi à errer dans les rues de la ville. Le froid s’en vient. La nuit tombe de plus en plus tôt. Lorsque je me décide enfin à rentrer à la maison, mon téléphone sonne. L’assistante de Pauline Alpha me fait savoir que j’ai été retenue pour le poste. Je suis attendue le lendemain, à la même adresse. Elle me précise que mes mains doivent être propres et hydratées.

Jeanne n’est pas là à mon retour. Elle rentre dans la nuit, et nous ne nous adressons pas la parole. De toutes manières, je ne veux rien lui dire. Je m’endors en pensant au visage parfait de Pauline Alpha.

Partie 2 // LEA

Je suis exténuée. J’ai dû éplucher près d’une centaine de réponses. Bien sûr, j’aurais pu laisser Lilas le faire, mais pour une tâche aussi minutieuse, je ne fais confiance à personne d’autre qu’à moi-même.

Il a fallu lire au travers des lignes. Trier les folles des groupies, ne pas se formaliser des réponses de mâles lubriques. Et puis de ce lot de lettres plus improbables les unes que les autres, je n’ai retenu que trois personnes.

Des trois, je n’en ai rencontrées que deux. L’autre avait une voix beaucoup trop insupportable au téléphone, je n’ai pas souhaité aller plus loin.

La première qui est venue chez moi avait l’air sévère. Elle s’était habillée en tailleur jupe comme si elle passait un véritable entretien d’embauche. Ses cheveux étaient tirés en chignon, et elle avait quelque chose d’une ballerine. Le long cou peut-être. Ou les mollets musclés. J’ai aimé ses mollets musclés. Je le lui ai dit, comme ça, à la va vite, et cela a eu l’air de la mettre terriblement mal à l’aise. Pour cacher son malaise, elle a alors posé un tas de questions tout à fait importunes. On ne vient pas chez moi pour me poser des questions. Si je voulais recevoir des personnes pour qu’elles me posent des questions, alors je demanderai à Lilas d’organiser une conférence de presse.

J’attendais de pied ferme la deuxième et dernière candidate que j’avais souhaitée rencontrer. J’avais peur qu’elle me déçoive. Surtout, j’avais peur de me décevoir. Pour la première fois, je forçais le destin en postant une annonce dans le journal pour rencontrer mon prochain corps. Je n’avais pas envie de devoir, à nouveau, écumer les bars, errer dans les musées et les bibliothèques, à la recherche de la prochaine. Non, j’avais eu envie, pour une fois, qu’elle vienne me trouver d’elle-même, chez moi. J’avais mis beaucoup d’espoir dans cette initiative. Je m’attendais à croiser des visages familiers, mais cela n’avait pas été le cas. Il ne me restait donc plus que la dernière fille.

Léa. J’ouvre la porte, et je n’ai rien à lui dire. J’ouvre la porte, et je suis troublée par sa beauté. Pas une beauté de magazine, non. Une beauté,comme ça, qui ne se sait même pas être. Une beauté qui prend par surprise, là où on ne l’attend pas. Je m’enfuis au salon. Elle me suit. Je n’ai rien à dire, je sais que c’est elle. Seulement voilà, une femme de ma réputation… Je ne peux pas dire comme ça, d’un coup, d’un seul « C’est vous, je le sais. Et je veux que l’on commence maintenant ». Ou justement, si. Je peux le dire. J’ai atteint le droit du caprice. Mais je ne veux pas que Léa se sente capriciée (j’ai aussi atteint le droit d’inventer des mots). Alors, vite, je trouve de quoi alimenter un bref entretien, et la congédie. Elle repart, sans doute persuadée que je ne la recontacterai jamais. Tant mieux. Je ne veux pas qu’elle pense que je la prends parce qu’elle est la meilleure de celles que j’aurais pu imaginer. Je veux qu’elle soit convaincue que c’est parce qu’elle paraissait la moins pire.

Et puis, elle revient. Je l’attends avec impatience. La veille, je lui ai demandé la taille des vêtements qu’elle porte habituellement. Elle m’a répondu, avec la naïveté qui pourrait la définir ‘Du 38 en général, ou bien du M’. Si elle avait la moindre idée de ce qu’elle faisait en face de moi, elle aurait répondu ’85 C’. Et encore, elle porte sans doute du B. Je me rends compte que je n’ai pas bien regardé. Lilas est partie au centre ville lui acheter quelques sous-vêtements à mon goût. J’espère qu’elle pourra les changer si ce n’est pas la bonne taille.

Elle est là. Léa, dans mon salon, à nouveau. Un mélange d’assurance et de gêne. L’aspect d’une friandise. Je ne sais toujours pas si elle a compris ce dont il s’agissait. Je ne veux pas en parler de vive voix. Je ne veux pas mettre les mots. C’est étrange cette plaie. Écrire des romans érotiques et être infoutue d’en parler. Là, avec ma bouche. Dans ma gorge, c’est subitement bloqué. Je voudrais qu’elle ait compris, comme par miracle, et que je n’ai rien à lui expliquer, à lui expliciter. Mais ce n’est pas le cas. De toute évidence, j’ai en face de moi un agneau qui aurait laissé ses amis redescendre dans la grange, et serait restée seule, sans défense face au loup. Heureusement, Lilas revient. Je lui fais signe de nous rejoindre au salon, et de donner sa tenue de travail à Léa. Léa ouvre le paquet. Elle ne réagit pas. Peut être que si, elle sourit du coin de la bouche.

Je suis installée à mon secrétaire quand elle sort de la salle de bains. Je n’arrive pas à dire si l’ensemble choisi par Lilas lui va bien. Je n’y arrive pas, parce qu’elle est trop gênée. Et à la fois, non. C’est une gêne ambivalente. Et puis elle dit, brusquement, presque un peu violemment ‘ Je suis désolée, mais moi, je ne peux pas. Ça ne me va pas ce genre de trucs affriolants. ‘ Alors elle va s’asseoir sur le petit fauteuil bourgogne, et elle enlève sa culotte.

Les premières séances, elle est juste là, nue, dans la même pièce que moi. Je ne m’étais pas attendue à cela. Elle ne cille jamais quand elle doit se déshabiller. En fait, elle y prend clairement un certain plaisir. Un rituel s’est installé dès les premiers jours: elle va enfiler un ensemble de lingerie, et l’enlève sous mes yeux. Mais je ne vois rien. Elle fait en sorte que je ne vois rien. Pour autant, elle ne se cache pas. Au contraire, elle évolue dans mon bureau, comme un chaton prendrait ses repères dans un nouvel espace.

Nous ne parlons pas. J’écris, et la regarde de temps en temps. Je me demande si elle fait du sport pour avoir un corps si ferme.

Une après-midi, je la sens ennuyée, un peu désabusée. J’ai peur que cela égratigne mon inspiration. Je me dis qu’il faut lui proposer quelque chose de neuf. Je la désire déjà énormément, mais je ne sais pas si ce ne serait pas un peu trop tôt pour elle. Parce que si nous commençons, il n’y a pas de demi-mesure. Elle dit, en feuilletant une revue ‘ Mais toi, tu ne te déshabilles jamais toi ?’ Je lève la tête de mon carnet. Elle s’approche vers moi, enlace ses bras autour de mon cou, et dénoue mes cheveux. Je la laisse faire. Je ne sais pas si je suis prête à cela. Je m’étais trompée, je l’avais mal jugée. Sous-estimée en fait.

Me laisser déshabiller par Léa a donné une toute nouvelle tournure à mon roman. Une sorte de coup de fouet. Je prends conscience d’à quel point j’ai fait le bon choix en la choisissant elle. Elle apporte à mes écrits le piment que j’avais du mal à trouver depuis plusieurs mois. Si mon éditrice avait la moindre idée de mes pratiques, elle en serait sans aucun doute très reconnaissante envers Léa.

Léa, je ne la connais pas. Je ne sais rien d’elle. Nous ne parlons jamais, si ce n’est de choses très pratiques, comme la taille des nouveaux ensembles que Lilas lui achète, la température de la pièce.

Cela fait presque un mois qu’elle vient chez moi, plusieurs fois par semaine. Certains jours, ses visites ma paraissent trop courtes. Je commence à ressentir l’envie de savoir qui elle est. C’est évidemment mauvais signe. Je ne dois rien savoir. Léa ne doit en aucun cas m’inspirer un personnage. Je ne tiens pas à me retrouver avec un procès sur le dos. Et puis, bien sûr, je ne dois pas m’attacher. Léa n’est là pour rien d’autre que m’inspirer une ambiance, me maintenir constamment dans une tension sexuelle suffocante.

Cinq semaines. Je rêve de Léa. Je compte les heures jusqu’à ce qu’elle revienne dans mon appartement. Je l’imagine allongée sur le parquet, sur le ventre, nue. Dans mes fantasmes, elle n’attend que ça : que je m’assoies sur elle, à califourchon, et que je lui écarte les fesses. Elle se tord le cou pour tourner son visage vers moi, et me supplier du regard de la pénétrer.

Cinq semaines. Le moment est venu pour Léa et moi. Je n’ai plus peur d’être déçue. Je l’ai assez observée pour être persuadée qu’elle sait se servir de son corps.

Quand Léa arrive ce jour-là, je sens bien que pour elle aussi, c’est de moins en moins évident de résister. Résister à savoir ce que feraient nos corps, ensemble. Comme des enfants qui auraient trouvé le cadeau de Noël caché sous le lit des parents, et ne pourraient plus s’empêcher de déchirer le paquet.

En revenant de la salle de bains, elle n’enlève pas ses sous-vêtements. Elle s’assoit au sol, en me scrutant. Léa est constamment dans un mélange de fragilité et d’assurance. Cette ambivalence me met parfois un peu mal à l’aise. Il n’y a pas des moments de fragilité, et des moments d’assurance. Non, Léa est simultanément fragile et assurée.

Je m’arrête d’écrire un instant, et nous nous regardons. Je la sens excitée. Excitée et froide.

Fermement, sans me laisser véritablement le choix, elle dit :

‘Je veux que tu ôtes tous tes vêtements, un par un, sans précipitation. Je veux te voir.’

Alors, en une seconde, les lumières de mon cerveau s’éteignent. Ma vue se trouble.

J’ai immédiatement le sentiment qu’il ne s’agit pas d’une coïncidence.

Elle attend ma réponse, ma réaction. Elle attend que j’ôte tous mes vêtements, un par un.

J’ai été prise de court et ne sais que répondre. Alors, pour gagner du temps, je quitte la pièce, enfile un manteau, et sors dans la rue.

Je marche une heure, peut-être deux. En rentrant, je demande à Lilas de faire savoir à Léa que je ne suis pas disposée à continuer nos séances pour les prochains jours. Je lui fais confiance, Lilas trouvera les mots justes pour que Léa ne se sente pas blessée.

La semaine qui suit ce tragique incident, car il s’agit bien pour moi d’un tragique incident, je ne parviens pas à écrire. Mon esprit virevolte. Je ne pense pas nécessairement exclusivement à Léa. Je ne passe pas mes journées à émettre des hypothèses sur le pourquoi du comment. J’ai appris il y a bien longtemps que parfois, il ne vaut mieux pas tout comprendre.

Mais en attendant, mon roman n’avance pas. Mon éditrice me court après. Je me sens bloquée, et je sais que la seule solution serait de revoir Léa.

Seulement, je ne peux pas la revoir sans savoir s’il ne s’agissait que d’une coïncidence. Je ne peux pas la revoir sans savoir si elle a effectivement un lien avec Jeanne, et si c’est le cas, quel est-il. Je ne peux cependant pas non plus la revoir et lui poser un tas de questions, cela mettrait un terme à l’anonymat qui est la clé de mon inspiration.

Mon roman est foutu. Je dois tout recommencer à zéro.

Si encore je savais comment joindre Jeanne.

Partie 3 // PAULINE

Pauline,

Non, ne dis rien. Ne pense rien.

Je sais, je sais, j’en ai mis du temps à t’écrire. Plusieurs années. Celles qu’il m’a fallu pour t’oublier. Et si je t’écris aujourd’hui, tu le sais, ce n’est pas parce que je pense à toi. C’est à elle que je pense, à Laure. A elles aussi. Toutes tes fans qui attendent impatiemment ton prochain roman. Que feraient-elles si tu ne parvenais plus à écrire ? Elles se morfondraient, sans aucun doute, et la vie intime de nombreuses personnes perdrait alors beaucoup d’intérêt.

Après ce qu’il est arrivé avec Laure, je me doute bien que tu es perdue. Je te vois errer dans ton appartement, de ton bureau à ton salon, sans parvenir à écrire un seul mot. Tu te mets à ton secrétaire, celui hérité de ta grand-mère Hortense, et puis tu essaies d’écrire quelques lignes. Mais rien de ce qui sort n’est potable, tout est incohérent. Tu expires, rageusement, et, avec tes airs de diva, va te servir un verre d’hydromel au salon. Tu le bois debout, à ta fenêtre, en regardant la rue et en te mordillant les lèvres. Rien n’y fait. Les jours passent et se ressemblent, ton éditrice s’inquiète, et tu commences à faire de l’eczéma. Toi, au grain de peau si lisse, tu fais de l’eczéma quand tu ne gères plus tes angoisses. Tu te grattes à en saigner, et pendant ce temps-là, personne d’autre n’écrit ton livre à ta place. Ton assistante relit peut être tes premières ébauches, elle fait quelques propositions. Mais, paradoxalement, ta tête est trop pleine pour entendre les propositions de qui que ce soit. Alors le livre reste là où il en est. Les lectrices qui suivent ta carrière se font du souci. Personne ne parle de ton prochain livre. Tu ne donnes aucune interview, même au téléphone, et tu pries ton assistante de ne pas décrocher l’interphone de ton appartement qui sonne plusieurs fois par jour.

Bref, tu disparais de la circulation. Tu livres des jeunes filles à elles-mêmes, sans ressources pour être à nouveau exploratrices et capitaine de leurs envies. Et cela, même moi, je ne peux pas le permettre.

Je sais, je sais, Pauline. Je ne dois pas te parler de Laure, pas trop en tous cas. Tu ne dois rien savoir d’elle, pour ne pas égratigner ton inspiration. Alors, ce n’est pas de Laure dont je vais te parler, mais de moi. De moi, et de toi aussi. Devoir te contacter pour ne pas te parler de Laure me donne enfin l’occasion de te dire ce que j’aurais pu te dire il y a de cela des années. Ce que j’aurais du.

Je n’ai jamais voulu publier un livre. Jamais autant que toi. Je ne ressentais aucune compétition entre toi et moi. Juste du désir. Venant de moi, vers toi. Je ne suis pas sûre que tu aies ressenti le moindre désir pour moi avant que je ne te saute dessus. A cette époque, tu t’essayais au policier et tu n’avais encore jamais rien publié. De toute évidence, tu n’avais pas encore trouvé ni ton genre, ni ton style.

J’étais maladroite, je te trouvais très belle, mais déjà, j’étais la femme assurée que j’ai toujours été. J’ai, dès la première fois, et tu ne nieras pas cela, su manier ton corps. Le lendemain, tu as immédiatement ressenti le besoin d’écrire ce qu’il s’était passé entre nous. De raconter par écrit, avec tes mots, comment j’avais lécher ton ventre dans la salle de visionnage de l’université. Comment, alors que nous n’étions que toutes les deux à essayer de faire fonctionner un vieux magnétoscope, j’avais saisi le moment où tu t’étais agenouillée au sol pour défaire les agrafes de ton corset.

A partir de ce jour, notre relation a évolué pour mon plus grand bonheur. Nous nous sommes vues de plus en plus régulièrement, jusqu’à ne plus parvenir à se quitter. Nous nous suivions jusque dans les toilettes, partout où nous allions, trop excitées à l’idée que l’autre s’apprêtait à enlever sa culotte dans un endroit clos. Tu ne t’endormais bien que lorsque ma bouche était collée contre ta chatte. Ton corps m’appartenait, et je savais que personne, avant moi, ne t’avait touché comme je le faisais. Je te voyais te cambrer, sur le lit, au sol, contre le mur d’un musée, partout où mes doigts pleins de salive venaient te pénétrer. Et pendant ce temps-là, bien sûr, tu écrivais.

Sans que je ne m’en aperçoive véritablement, tu as fini d’écrire ton premier roman érotique, qui a très rapidement été publié. Dans mon esprit, nous étions alors à peine plus vieilles que des enfants. Tu avais trouvé ton genre. Définitivement. La critique spécialisée a immédiatement acclamé le roman, admirative de ta maturité sensuelle. Pourtant, entre nous à ce moment là, rien n’a changé. C’est lorsque tu as sorti ton second roman, qui a été reconnu par la critique non spécialisée, et a reçu un excellent accueil du public, que j’ai commencé à t’admirer.

Tu peux continuer de croire ce que bon te semblera, Pauline, mais il s’agissait bien là d’admiration complète, et non de jalousie. Cette admiration, contre toute attente, a obstrué mon désir pour toi. Ou plutôt, non. Je te désirai toujours autant, sinon plus. Mais j’étais désormais incapable de te baiser. Dans mon esprit de jeune fille en fleurs, une fille comme toi, on ne la baisait pas, partout, comme ça. Non, tout à coup, dans mon esprit, et dans mon corps, il fallait que je te fasse l’amour. Je ne pouvais plus te demander d’écarter, plus, encore plus, pour que je te regarde attentivement de si près. C’était trop vulgaire pour une fille comme toi. Toi, il fallait te caresser la joue, doucement, du dos de la main. Je ne saurais pas expliquer pourquoi j’ai réagit comme cela. J’ai commencé à te trouver belle d’une autre manière, et à penser que te prendre en dehors des draps propres te salirai.

Je ne me forçais même pas. Je n’étais simplement plus capable.

Sans nos ébats, tu ressemblais à un vampire qui n’aurait pas bu de sang depuis un moment. Tu n’avais plus d’énergie. Et certainement pas l’énergie d’écrire.

Alors, comme je n’étais plus capable de te donner ce que tu aimais vraiment de moi, tu as mis fin à notre relation. Tu as trouvé d’autres filles. Elles ne savaient pas te baiser comme moi bien sûr, mais tu prenais mon rôle, à enfoncer tes doigts dans leur chair quand tu leur relevais la cuisse. Et ces nouvelles pratiques t’ont donné de nouvelles inspirations. Bien sûr, tes romans suivants n’ont pas été aussi bons. Il a toujours manqué ce qui avait fait le succès des deux premiers : notre passion. A travers les autres, tu n’as eu de cesse de rechercher une autre fille, qui te donnerait ce que moi, je t’avais donné. Mais tout ce que je t’avais donné, au fond, c’était de l’amour.

Et toi, tu t’étais servi de moi depuis le début. Jamais je n’avais été auprès de toi pour autre chose que pour ton inspiration. Lorsque je n’étais plus assez inspirante, tu m’as mis hors de ta vie. Avec regrets, je sais bien. Mais le mal était fait. A aucun autre moment de ma vie je ne m’étais sentie si rejetée. Si déshumanisée.

Quand Laure est arrivée dans ta vie, tu as, j’imagine, vu la différence qu’il manquait aux autres. Évidemment. Elle était passée à bonne école. Et ton flot de mots est revenu.

Tout aurait pu très bien se terminer. Tu aurais fini ton roman avec son aide, et elle serait retournée à sa vie, satisfaite d’avoir accomplie sa mission. Mais Laure a voulu aller encore plus loin dans le rôle qu’elle se donne, celui qu’elle ne peut pas avoir avec moi. J’ai retrouvé la place de celle qui sait faire, et je ne compte pas la laisser à qui que ce soit, même Laure.

La concernant, je te dirais seulement que c’est une personne qui m’est chère, et que pour rien au monde je ne voudrais qu’elle souffre. En tous cas, si je peux l’éviter, je ferais ce qui est en mon pouvoir. Je te dirais aussi que jamais elle ne supportera ce que j’ai pu endurer. Elle n’est pas assez forte pour être congédiée de la sorte, pour comprendre qu’elle n’est qu’une parmi d’autres, qui ne sert que tes propres intérêts. Je suis passée au-dessus de toute cette histoire malgré bien des obstacles, et, si je n’avais pas rencontrée Laure, j’aurais sans aucun doute mené une existence bien malheureuse.

Je conclurai donc par deux demandes, auxquelles tu répondras par reconnaissance envers moi pour t’avoir rendu ta muse. D’abord, je ne veux pas que Laure et toi fassiez l’amour. Je sais que cela ne s’est pas encore passé. Je m’en doute en tous cas. Je l’aurais senti. Et toi aussi d’ailleurs. Je veux dire par là que le moment où tu l’as renvoyée est forcément le moment où vous vous apprêtiez à consommer votre désir l’une pour l’autre. Et bien, je ne veux pas que cela se produise. Débrouille-toi pour être inspirée sans la toucher de trop près. Laure est assez belle pour que la regarder soit suffisant.

Ensuite, je souhaiterais que notre histoire reste entre nous. A aucun moment, Laure ne doit savoir de ce qu’il s’est passé entre toi et moi, et ne doit avoir écho de cette lettre. Je te fais confiance pour trouver une excuse pour la recontacter. Donne cette tâche à ton assistante, c’est à cela qu’elle sert j’imagine. Laure pense que je t’ai eu comme élève lors de ma première année d’enseignement, quand j’écrivais encore ma thèse. Elle pense que, lorsque j’ai appris tes méthodes, j’ai souhaité être une de tes muses. Malheureusement, j’ai été éconduite, et je t’en ai gardé une profonde rancune, mêlée d’une admiration sans borne. Il est inutile que Laure sache la vérité.

Je sais, je sais. Tu t’attendais à ce que je te demande de ne pas utiliser cette histoire rocambolesque dans ton prochain roman. De ne pas en faire un ‘Bizarre Love Triangle’. Et bien non, tu peux te servir de tout. En fait, je préfère te donner ma bénédiction car, étant donné la situation, je sais que tu t’en serviras très prochainement. Je ne veux pas une nouvelle fois passer des années à traîner une rancœur contre toi. Fais simplement en sorte que Laure ne puisse pas s’y reconnaître. Commence par changer son prénom, et quelques détails physiques. Invente aussi une autre rencontre que la bibliothèque, et ne décrit pas la relation entre elle et moi aussi idyllique qu’elle l’est en réalité. Si cela te sert, tu peux aussi baiser avec son personnage dans ton roman. Je t’autorise même à me rendre laide.

Bref, c’est inutile que je te donne ce genre de conseils, tu es l’auteure reconnue, après tout.

Avec le peu d’affection qu’il me reste à ton égard,

Julia.

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